vendredi 22 mars 2019

Léopard de mer et prédation



La semaine dernière, Douglas nous expliquait les mécanismes et objectifs du transpondage des manchots Adélie. Virgil, notre deuxième ornithologue, nous présente aujourd'hui un article où il est encore question, pour son malheur cette fois, de cet oiseau poisson mais surtout d'un nouveau venu: le léopard de mer. Ce redoutable prédateur se trouve être à l'origine de graves déboires pour les jeunes Adélie rejoignant la mer, forts de leur récente autonomie et de leur livrée blanche et noire toute neuve.
Des photos rares et impressionnantes sur une situation que peu d'hivernants ont probablement eu l'occasion de vivre.


Léopard de mer et prédation



Aujourd'hui, nous vous proposons un petit cours naturaliste sur la Terre Adélie. A ne pas confondre avec naturiste au risque d'attraper froid (surtout en ce moment avec -5°C au max de la journée).
 Ici, on fait vite le tour (naturaliste donc) avec seulement 9 espèces d'animaux se reproduisant sur place: manchot empereur, manchot Adélie, pétrel des neiges, pétrel géant antarctique, damier du Cap, fulmar antarctique, labbe antarctique, océanite de Wilson, phoque de Weddell.
 
Manchot Adélie en fin de mue - Crédit photo: Virgil Decourteille

Pour nous changer les idées, l’office du tourisme envoie de temps en temps d’autres espèces pour des passages plus ou moins longs. En début de saison, nous avions ainsi un goéland dominicain. Les skuas locaux ont décidé de mettre fin à son séjour (plutôt radicaux ces skuas). Mi-janvier, nous avons eu la visite d’un manchot à jugulaire, sûrement venu pour acheter du terrain. Il est reparti le lendemain, peut-être que les Adélie ne voulaient pas de lui comme voisin. Fin janvier, une femelle éléphant de mer nous a rendu visite pendant une journée. Ces dernières semaines, c’est un léopard de mer qui s’occupe de l’animation locale. 

Léopard de mer - Il parait débonnaire et souriant - Ne vous y fiez surtout pas - Crédit photo: Virgil Decourteille




Sous l'eau - Moins engageant déjà ! - Crédit photo: Virgil Decourteille

C’est la fin de l’été, le froid arrive et la banquise va commencer à se reformer. Il est temps pour les poussins de partir. Ça tombe bien parce que ces poussins ressemblent fortement à de bons gros nuggets* pour nos amis les léopards. 

Fin février, c’est la période de mise à l’eau des poussins de manchots Adélie. Moment crucial de leur vie, le premier grand bain, le tremplin pour apprendre à chasser et à se déplacer en mer dans laquelle ils passeront la majeure partie de leur vie. De nombreux manchots se rejoignent non loin de la piste du Lion pour partir à l’eau. Ces derniers jours, il leur faut traverser une longue et fine couche de jeune banquise pour rejoindre la mer. Les bords de rives sont abrupts mais rien de bien compliqué normalement, une simple petite marche de santé. 
Sauf quand les léopards s’invitent à la partie. 

Les premiers temps, on a pu voir le léopard rôder le long du bord à attendre des manchots isolés sur des morceaux de glace à la dérive. 
Par la suite, de petits groupes se sont formés pour rejoindre l’eau libre. 
Cette première mise à l’eau est toujours compliquée pour les poussins. D’un côté, on se rend bien compte en les observant, prêts à se lancer, que la mer est un objectif incontournable mais, de l’autre, on voit clairement qu’ils ont une peur bleue de franchir le pas, hésitant pendant de longues minutes, voire de longues heures, avant de se décider. On peut les comprendre, tout ici leur est inconnu. 

Un petit groupe se rapproche finalement du bord de côte et s'engage sur la jeune banquise. 
Au même moment, on aperçoit la tête du léopard sortir de l’eau à l'extérieur de la zone englacée pour effectuer une petite reconnaissance. L’apparition est rapide. Il reprend sa respiration et disparait discrètement sous l’eau. On se doute qu’il n’est pas là par hasard. Il devrait donc frapper dans les minutes qui viennent. Nous avons le sentiment que quelque chose d'irrémédiable se prépare.

La traversée de l'angoisse - Crédit photo: Virgil Decourteille

Et c'est au tour du léopard de traverser la banquise, mais pas de la même manière que les Adélie. Venant du dessous, il passe à travers la glace en poussant avec sa tête pour la briser et capturer les petits manchots. Les quelques centimètres d'épaisseur de glace ne lui posent aucun problème. Le spectacle est incroyable, on observe la nature dans toute sa splendeur. C’est un peu comme voir un lion chasser dans la savane, c’est une scène cruelle mais tellement extraordinaire. 
 
Attaque du léopard à travers la jeune banquise - Crédit photo: Virgil Decourteille

Quand il rate son coup, il disparait de nouveau sous la banquise pour retenter ça chance. On peut voir ses déplacements par transparence sous la glace. La surface se déforme dès qu’il pousse. Cela nous permet de le localiser et même de deviner où il va frapper. Les attaques sont rapides et sa capacité à traverser le bouclier de glace de 5 à 10 cm d'épaisseur parait d'une déconcertante facilité.

Impact sous la glace - Crédit photo: Virgil Decourteille

Le danger se précise - Crédit photo: Virgil Decourteille

Cette fois, il est bien là ! Crédit photo: Virgil Decourteille

A chaque fois c’est la panique totale chez les manchots. Les mouvements sont aléatoires, le stress en fige certains au milieu de cette banquise fine. Au bout de quelques attaques, on se rend compte que l'on est finalement en présence de deux léopards et que chacun opère de son côté. Les manchots ayant choisi ce jour pour partir vers la mer ne seront pas très chanceux… En quelques heures, on verra une dizaine d'entre-eux se faire attraper. 

Une technique bien rodée - Crédit photo: Virgil Decourteille

La vie du manchot n'est pas toujours facile - Crédit photo: Virgil decourteille

Lequel choisir? Crédit photo: Virgil Decourteille
Et sinon? il ressemble à quoi ce redoutable léopard mangeur de nuggets*? Et bien à un phoque, mais avec une tête massive. Une fois que vous la voyez, vous ne pouvez pas vous tromper. Par ailleurs, les tâches brunes sur son corps sont bien marquées. Il mérite bien son nom de léopard. Le mâle fait la taille d’un phoque adulte et mesure 2,8 à 3,3 mètres pour un poids de 300kg. La femelle est plus grosse et mesure environ 4m pour 500kg. Quand les deux vous passent devant, la différence est flagrante !
Les léopards de mer passent La majeure partie de l’année dans le pack. Le pack, c’est cette ceinture autour de l’antarctique constituée de morceaux de banquise et d’icebergs. Quand ils en sortent c’est pour profiter des colonies de manchots (comme ici). On connait assez peu cette espèce, il semblerait qu’elle ne plonge pas très profond par rapport à d'autres espèces voisines (quelques centaines de mètres - à rapprocher des 1000 à 1500 m de l'éléphant de mer). Leur régime alimentaire est constitué de krill (la base de la chaine alimentaire de l’antarctique), de poissons et d’oiseaux. Quand on dit oiseaux, voyez surtout ici des manchots. Il n'est pas facile en effet d’attraper pétrels et damiers qui ne font que tremper le bout de leurs pattes pour se nourrir (sûrement parce qu’ils trouvent l’eau trop froide). 


Le léopard de mer dans toute son imposante splendeur - Mâle ou femelle ? Crédit photo: Virgil Decourteille
Nuggets*:cette appellation est vouée à ne pas effrayer les enfants sur la réalité du repas


jeudi 14 mars 2019

Le transpondage 2019 des Adélies est terminé !

 Douglas, un des deux ornithologues de la TA69 développe dans cet article une présentation sur le suivi d'un oiseau qui a beaucoup intrigué le capitaine de vaisseau Jules Dumont d'Urville et ses équipages à bord des corvettes l'Astrolabe et la Zélée quand, en 1840, ils arrivèrent en vue de l'archipel des iles de Pointe Géologie. Le manchot Adélie, du nom de la terre nouvelle ainsi découverte, est le principal habitant historique de l'ile des Pétrels située sur ce même archipel et qui abrite désormais la colonie "Antavia".


Le transpondage 2019 des Adélies est terminé !

Mais en fait, c’est quoi le transpondage ?

C’est ça, en cours dans la colonie d’étude Antavia, vu par un skua (labbe antarctique) !
 


Figure 1 La colonie d’étude Antavia au mois de février 2019 - Crédit photo: Virgil Decourteille

Explications !
Un transpondeur, ou Pit-tag en anglais, c’est tout simplement une puce électronique, adaptée pour les animaux (les chats, les chiens… ou encore les manchots d’Antarctique !).
Inerte et sans batterie, elle est activée par un champ électromagnétique (par exemple créé par une antenne posée au sol), et va transmettre en retour un code unique qui lui est associé. Ce code, c’est la carte d’identité de l’animal, en l’occurrence le manchot Adélie pour ce qui nous concerne, dans le programme 137 « ecophys-Antavia ». Ce programme, soutenu par l’IPEV, est mené par des chercheurs du Département Ecologie, Physiologie et Ethologie (DEPE) de l’Institut pluridisciplinaire Hubert Curien (IPHC) à Strasbourg.



Figure 2 Un transpondeur - Crédit photo: Douglas Couet

L’objectif du programme 137 est d’étudier les évolutions au long terme des manchots Adélies. On souhaite comprendre comment ces animaux réussissent à vivre et à s’adapter dans cet environnement extrême, qui présente beaucoup de contraintes : de la nourriture qui n’est pas toujours identique d’une année sur l’autre (suivant des processus océanographiques), de la banquise qui peut être d’une longueur de 100 m à 100 km de leur colonie (il faut alors marcher et non nager, c’est très difficile pour un manchot !), parfois de la pluie… En résumé, une des questions qui nous taraude est : de quelle manière les ressources de l’océan et l’état de la banquise peuvent jouer sur la survie, le succès de reproduction, et la pêche en mer, de ces organismes étonnants ?



Figure 3 Un groupe de manchots Adélies adultes prêt à partir en mer pour se nourrir. Certains sont peut-être transpondés depuis 8 ou 10 ans...    Crédit photo: Douglas Couet

Pour cela, on a mis en place un suivi de la colonie, mais également un suivi beaucoup plus fin, à l’échelle individuelle, depuis plusieurs années. C’est là que le transpondage entre en action : on associe à chaque poussin qui nait dans notre colonie d’étude un transpondeur (un code unique, que lui seul possède), que l’on va pouvoir détecter dès son retour à la colonie, toute sa vie. On a de la chance car les manchots ont une grande tendance à revenir sur le site exact de naissance (ils ont un fort degré de philopatrie). Ainsi notre site d’étude, le canyon étroit d’Antavia, est équipé d’antennes à ses deux seules entrées. On aura donc au cours d’une saison de reproduction les entrées et sorties de tous les individus transpondés. C’est automatique, et ça ne nécessite pas de les recapturer une deuxième fois ! C’est de la technologie au service de l’ornithologie, sans le biais du baguage classique.
Le transpondage se fait donc au stade poussin, juste avant qu’ils ne partent en mer (on parle « d’envol »… même chez les manchots !), en février. C’est la fin de l’été, où il peut parfois faire froid, alors on chausse les bonnets et les gants, et on y va !
La pose du transpondeur nécessite une équipe de manchologues et de leurs manipeurs de l’extrême sans qui cette manip serait compromise. Cette année, Delphine et Douglas s’occupaient du transpondage, et Pierrick était à l’œuvre pour gérer les tubes de sang, et la prise de note. Nous avions pour nous aider à chaque séance deux manipeurs qui allaient les chercher dans la colonie et maintenaient les poussins. C’était l’occasion pour les personnes présentes sur base d’approcher de près ces petits animaux de quelques kg. Le transpondeur est posé en sous-cutané dans le bas du dos entre la cuisse et la queue, à l’aide d’une aiguille désinfectée. Chaque poussin est également pesé, mesuré et une prise de sang est faite pour notamment le sexer, et faire des études de génétique et d’isotopie.


Figure 4 Capture du poussin "en crêche" - Crédit photo: Nicolas Braibant

 

Figure 5 Pierrick et son matériel pour les prises de sang - Crédit photo: Nicolas Braibant



Figure 6 Delphine et Mervyn en pleine prise de sang - Crédit photo: Nicolas Braibant

Cette année fut une très bonne année pour les manchots Adélie, puisque 268 poussins de la colonie d'étude ont été transpondés et sont allés à l’envol (c’est-à-dire rejoindre la mer !). L’année dernière, moins de 20 avaient réussi à partir en mer, à cause des conditions très difficiles de banquise.
Année après année, nous avons donc une belle base de données qui se constitue, avec maintenant plus de 2 000 manchots transpondés à Antavia !
Dans un prochain article, je vous présenterai quelques petits résultats sympas que le transpondage peut nous donner sur la vie des manchots... Big brother is watching you !

Douglas Couet – VSC Ecophys-Antavia p.137 – TA69