Aujourd’hui, pour marquer le coup
de cette journée internationale des droits des femmes, nous allons commencer
par regarder dans le rétroviseur. Pendant longtemps, comme sur les autres
districts des Terres australes et antarctiques françaises, il n’y a pas eu de
femmes hivernant à Dumont-d’Urville. Arrivées fin décembre 1999 pour l’hivernage
de l’année 2000, la cheffe du bureau communications radio et la technicienne
météo de la TA50 (la 50e mission en Terre Adélie) ont été les deux
premières femmes à hiverner ici.
Depuis, en tout, 108 femmes ont
hiverné sur un total de 653 hivernants (de la TA50 à la nôtre, la TA76). En
moyenne sur ce quart de siècle, nous avons donc eu 4 femmes pour 24 hivernants,
soit une proportion de 16,4%. C’est peu. On est bien loin de la parité :
en moyenne une femme pour cinq hommes. Les chiffres fluctuent d’une mission à l’autre,
mais on ne note pas vraiment de progression dans la représentation des femmes
au sein des équipes hivernantes. Cela tient sans doute à une combinaison de
facteurs : beaucoup de métiers dits techniques ou logistiques encore principalement
tenus par des hommes ; des charges de famille reposant encore beaucoup sur
les femmes et empêchant donc des départs de plus d’un an ; un sentiment d’illégitimité
ou d’expérience insuffisante pour postuler, etc.
Alors que l’équipe technique est
généralement très masculine, il y a déjà eu 1 responsable technique, 3 menuisières
et 3 mécaniciennes à la centrale. Par ailleurs, on notera sur ces 26 derniers hivernages,
la présence de 10 médecins cheffes, 10 femmes dans l’équipe Météo France, 6
boulangères pâtissières, 5 cheffes de district, 3 personnels de l’Armée de l’Air,
et plus d’une cinquantaine de scientifiques (glaciologues, ornithologues, biologistes,
écologues, etc.).
Depuis quelques années
maintenant, les TAAF et l’IPEV s’efforcent à augmenter la représentation féminine
au sein des équipes hivernantes. En parallèle, un gros travail de prévention et
de gestion des situations de harcèlement et de violence sexiste ou sexuelle a
été lancé. Ce sont des entreprises de long terme, encore imparfaites, mais qui
ont le mérite d’avoir été mises en place.
Au programme aujourd'hui, un
apéro quiz préparé par les hivernantes et une sélection de 3 films sur le
thème, pour un vote et une projection en soirée :
- Figures de l’ombre (le destin
extraordinaire, au début des années 1960, des trois scientifiques
afro-américaines qui ont permis aux États-Unis de prendre la tête de la
conquête spatiale, grâce à la mise en orbite de l'astronaute John Glenn)
- Suffragettes (dans l’Angleterre du début
du XXe siècle, des groupes de suffragettes s'organisent pour faire valoir le
droit des femmes qui ne peuvent pas voter et qui sont maltraitées par leurs
employeurs)
- Annie Colère (mère de deux enfants, Annie
tombe une nouvelle fois enceinte contre son gré. En ce mois de février 1974, à
l'aube de la nomination de Simone Veil au ministère de la Santé, l'avortement
reste une pratique illégale en France. Annie découvre l'ampleur d'un problème
qui touche plusieurs milliers de femmes à travers tout le pays. Très vite, elle
décide de prendre totalement fait et cause pour ce combat)
Cette journée du 8-Mars est surtout
l’occasion de donner la parole à nos quatre hivernantes actuelles : Mathilde
(informaticienne), Clémence (chimiste-glaciologue), Estelle
(cheffe cuisine) et Raphaëlle (médecin cheffe de la station). Leurs témoignages
personnels permettent de mieux comprendre les enjeux d’être une femme en
Antarctique, et plus largement en milieu isolé, confiné et à dominante masculine.
« Je suis informaticienne
hivernante à Dumont-d’Urville. Avant de venir ici, j’ai fait une école
d’ingénieur en informatique en alternance dans le secteur de la défense.
J’évoluais donc déjà dans un milieu professionnel majoritairement masculins.
Être une femme peut y être à la fois une source de motivation : cela pousse à
s’affirmer, à trouver sa place et à dépasser certaines attentes, mais on peut
aussi ressentir la pression de devoir en faire plus que ses homologues
masculins pour prouver sa légitimité. Je pense que les femmes doivent prendre
le droit à l’erreur autant que les hommes, même dans des environnements très
exigeants comme l’Antarctique où on vit dans un groupe composé d’experts
techniques et on veut être irréprochable pour sentir qu’on y mérite ça place.
En vérité tout le monde fait des erreurs plus ou moins importante mais la base
tient toujours debout ! »
Mathilde Morel,
informaticienne TA76
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| Mathilde Morel, informaticienne TA76. Photo : Léo Ragheboom (électricien TA76) |
« Avant d’être
glaciologue à DDU, j’ai travaillé dans la physique et la chimie, deux mondes
très différents en termes de parité, l’un plutôt masculin, l’autre plutôt
féminin. L’Antarctique n’est donc pas ma première expérience dans un groupe où
la parité est très déséquilibrée.
Pour autant, cela ne doit pas
effrayer les femmes à postuler, quel que soit le métier. Oui, il y aura souvent
plus d’hommes que de femmes, mais cela ne diminue en rien votre légitimité.
S’affirmer, se faire entendre et oser prendre sa place sont essentiels.
Nous avons autant notre place
qu’eux, et notre présence peut être tout aussi inspirante pour nos collègues
masculins que pour nous-mêmes. L’expérience reste exceptionnelle, et elle vaut
chaque effort pour oser la tenter. »
Clémence Ferrand,
chimiste-glaciologue TA76
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| Clémence Ferrand, chimiste-glaciologue TA76. Photo : Léo Ragheboom (électricien TA76) |
« J'ai surtout travaillé
dans des milieux masculins : l'agriculture puis la cuisine. Comme c'étaient des
structures associatives ou coopératives principalement, l'environnement de
travail était plutôt sain et déconstruit. Même si je suis tombée sur quelques
collègues hommes pleins d'ego, avec qui c'était difficile de communiquer ou de
travailler.
Par contre, du fait de mon
physique (je suis petite et je fais jeune), on m'a souvent demandé si j'étais
stagiaire ou étudiante, alors que j'étais en charge. On ne posait pas ces
questions à mes collègues masculins. Ces situations ne me sont jamais arrivées
au Québec, mais régulièrement en France. Comme un problème de crédibilité ou de
légitimité. J'ai toujours une crainte quand j'arrive dans une équipe où je vais
être hiérarchiquement supérieure à un ou plusieurs hommes ; je me demande
si je vais réussir à me faire respecter sans avoir à utiliser d'autorité, ce
que je déteste.
Je n'ai pas eu de problème en
venant travailler dans des stations scientifiques. J'ai l'impression que si tu
es professionnelle, cela se passe bien. J'ai sûrement eu de la chance aussi
concernant mes collègues. Je ne vois pas de problème à ce qu'on me propose de
l'aide, ou à en demander, pour porter de gros sacs de farine ou de grosses
caisses de produits congelés, je n'ai rien à prouver à me casser le dos ! »
Estelle Bouvot,
cheffe cuisine TA76
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| Estelle Bouvot, cheffe cuisine TA76. Photo : Léo Ragheboom (électricien TA76) |
« A partir du moment où
l’humanité se considère légitime en Antarctique, ce qui est une question à part
entière, la présence des femmes devrait y être indiscutable, au même titre que
celles des hommes, dans toutes ses dimensions et à toutes les fonctions.
Toutefois, devant la
sous-représentation persistante des femmes dans ce milieu depuis 20 ans, une
des questions qui s’impose à moi, encore plus ici qu’ailleurs, est la façon
d’occuper l’espace, tant physique qu’intellectuel, à titre collectif et
individuel, sur les plans personnels et professionnels.
En effet, il me semble qu’une
femme, consciemment ou non, s’interroge toujours sur sa légitimité en tant que
femme, à prendre la parole en public ou à occuper l’espace commun, notamment si
les hommes y sont majoritaires comme sur une station polaire.
Si l’on est nombreuses
aujourd’hui à s’accorder ce droit, il reste cependant très fréquent que l’on se
questionne sur la façon dont nous sommes autorisées à nous manifester au regard
de schémas collectifs à tendance sexiste.
Inversement, du point de vue
du groupe, le collectif masculin n’a pas la charge de se questionner sur son
droit à occuper l’espace. Le groupe existe en tant que tel, il prend
« sa » place et souvent toute la place.
Cette façon si différente
d’envisager son positionnement dans la communauté met régulièrement les femmes
en difficulté dans ce monde polaire pensé par et pour les hommes, et me semble
être la clé de voûte de bon nombre de problématiques autour des rapports
hommes/femmes.
Car si la féminisation des
stations est un sujet facilement abordé par les hommes, celui de leur propre
place dans l’espace, et plus largement dans le monde, est rarement questionné
tant elle paraît relever de l’évidence.
De ce point de vue, les femmes
sont une adjonction, un « petit truc en plus » qu’il faut intégrer à
la vie de la base, mais pas un élément d’équilibre qui impose de repenser le
fonctionnement et les liens au sein de la collectivité.
Ainsi, il me semble essentiel
qu’en tant que femmes en Antarctique, nous revendiquions notre droit à exister
dans toutes les dimensions de l’espace commun, au même titre que les hommes,
c’est-à-dire bruyamment, sans autorisation ni conditions. D’être, tout
simplement.
Sans cela, la mixité, si
indispensable à notre existence, alliant parité et équité, restera un projet
encore longtemps inachevé. »
Raphaëlle David,
médecin cheffe TA76

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Raphaëlle David, médecin cheffe TA76. Photo : Clément Gouget (responsable technique TA76) |