L’écriture est aujourd’hui à
Mathys, notre second centrale. Nous reviendrons plus tard dans l’hiver sur le
fonctionnement de la centrale, qui produit notre eau douce et notre
électricité, et sur le duo qu’il forme avec Pierick, le chef centrale. Aujourd’hui,
avec lui, faisons un petit retour en arrière sur la campagne d’été. Mathys nous
immerge dans ses souvenirs des premiers contacts avec la faune aviaire locale et
des sorties ornithologiques qu’il a faites avec Milan.
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J’ai choisi de vous partager des
extraits des textes que je publie régulièrement auprès de mes proches. J’essaie
d’y retranscrire mes ressentis, en plus de donner des nouvelles. Ils me
permettent d’essayer de partager cette expérience d’isolement de cette vaste
étendue. Plus à l’aise sur le pont d’un bateau, je retrouve beaucoup de points
communs avec mon métier de marin.
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| Mathys Delmere, second
centrale TA76. Photo : Étienne Gentilhomme (mécanicien engins TA76) |
29 novembre 2025 – premier
contact avec la base
La base est située sur un
archipel d'îlots dont la roche est peinte par la population d'oiseaux qui nichent
et vivent ici l'été. Plus loin on distingue une autre zone marronnasse, c'est la
manchotière des empereurs qui vont hiverner avec nous.
Lors de ce premier contact je
suis sur la plage avant de L'Astrolabe. Ce brise-glace est le
ravitailleur qui effectuera quatre rotations lors de l'été austral pour
acheminer le personnel technique et scientifique, les vivres et le matériel
pour les missions polaires françaises. Le navire est en appui sur la glace
épaisse. Les moteurs en avant lente le maintiennent en position afin de
décharger les colis les plus urgents par hélicoptère. Autour de nous des
silhouettes s'approchent en colonnes bien rangées. Des vieillards à la démarche
lente mais maîtrisée accompagnés par des bandes d’enfants trottinant. Tous vêtus
d'une chemise blanche sous un veston noir, les aïeuls se distinguent par des
ornements dorés au niveau de leur cou. Les colonnes se transforment en groupe
amassé lorsque ces derniers arrivent à la limite de la banquise. Ils semblent
intrigués par cette mer insondable dont le froid glacial se devine à la
transparence de l'eau. Les têtes se penchent, les cous s'allongent... Et
soudain un premier plongeon, suivi d'un second, puis un autre... finalement le
groupe disparaît sous la surface de l'eau pour réapparaître métamorphosé. Les
vieillards et les enfants pressés sont devenus des torpilles, des chasseurs
nés, leurs vitesses incroyables laissent sur leurs passages des traînées de
bulles d'air sous-marines. Les manchots se nourrissent après avoir confié leurs
œufs à leurs partenaires. La vie dans ce désert de glace est bien installée. Le
froid mordant du vent sur ma joue me rappelle à quel point nous ne sommes pas
faits pour vivre ici. La nature, quant à elle, prospère et est incroyablement
belle.
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Manchots empereurs et
manchots Adélie en bord banquise, le jour de notre arrivée le 23 novembre 2025. Photo : Nicolas Puvis (DISTA 76) |
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Manchots empereurs,
le jour de notre arrivée le 23 novembre 2025. Photo : Mathys Delmere (second
centrale TA76) |
7 décembre 2025 – première
sortie ornitho
Après un premier texte où j'ai
essayé de retranscrire mon ressenti de l'arrivée, je comptais prendre le temps
de vous parler de l'organisation de la base, du travail et de la vie sur base.
Finalement je pense que j'aurai le temps et j'ai plutôt envie de parler de la
dernière sortie avec les ornithologues.
La manchotière des empereurs est
l’une des raisons historiques de la première implantation de cabanes sur l'île.
C'est seulement après l'incendie de la base de Port-Martin que les hivernants
ont élu domicile sur ce morceau de cailloux et que les hivernages se succèdent
depuis 70 ans. Un suivi de population et des observations sont donc effectués
sur la colonie depuis une longue période. Samedi dernier marquait la dernière
sortie pour les mesures de 300 poussins de cette année avant leurs premiers
départs en mer. Après une matinée à travailler sur l’un des groupes
électrogènes de la centrale, j'enfile donc mon équipement. Le temps est clément
et malgré une température négative accentuée par le vent je suis au chaud sous
ma vareuse orange et les nombreuses couches qui me protègent du froid.
Je rejoins le groupe au local
scientifique. Nous sommes une dizaine, nous emmenons avec nous le matériel
nécessaire sur deux pulkas (des petits traîneaux). Nous progressons sur la
banquise qui alterne entre étendue gelée et zone de compression où les amas de
glace se chevauchent. Si la débâcle a débuté au nord, nous sommes dans le sud
de l'île. Ici la banquise est suffisante pour soutenir les véhicules qui se
rendent sur le continent à l'avant-poste du cap Prudhomme. Nous croisons
régulièrement des groupes de manchots Adélie et empereurs en transit entre
leurs progénitures et la mer. Après une trentaine de minutes nous sommes à
proximité de la colonie, accueillis par les chants des adultes accompagnés par
ceux des poussins. Des touffes de duvet sont emmenées par le vent. Les manchots
nous entourent dans une zone de glace légèrement vallonnée. Les poussins sont
encore partiellement couverts de leur duvet épais et chaud qui leur a permis
d'affronter le froid lors de leur croissance. Ils ont cependant commencé à se
revêtir de plumes qui leur permettront d'affronter les eaux glaciales antarctiques
en étant étanches.
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| Manchotière de manchots
empereurs au nunatak du Bon Docteur. Photo : Nicolas Puvis (DISTA 76) |
Nous installons le matériel et
les scientifiques commencent à élaborer la tactique de capture jugée la plus
pertinente. Finalement c'est un petit groupe qui attire notre attention et nous
déployons le parc. L'opération est rapide et les équipes se forment. La
scientifique la plus aguerrie entre dans le ring et par un mouvement rapide en
sort le premier patient. Notre rôle : récupérer le poussin contre nous,
nos bras sous ses ailes, les mains contre son ventre. Une chaussette est
enfilée pour aveugler et calmer le jeune manchot. Nous le portons ainsi auprès
des ornithologues pour la mesure du bec, effectuer le puçage, la mesure des
ailes et la prise de sang. Nous finirons la manipulation par une pesée avant de
le relâcher. L'un de nous s'occupe de retranscrire les informations relevées.
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| Manipulation d’un
poussin manchot empereur. Photo : Mathys Delmere (second centrale TA76) |
Ces oiseaux sont vraiment
surprenants. La force dans leurs ailes et la pression sur nos avant-bras est
puissante. Ces ailes sont principalement composées de cartilage et l’un des
ornithologues m'apprend qu'ils ont la capacité d'isoler la circulation sanguine
jusqu'à conserver uniquement leurs organes vitaux pour se protéger du froid et
économiser leur énergie.
Je profite de mes mitaines pour
sentir leur chaleur et la douceur du duvet. Posés sur nous, je sens leur
respiration entre mes mains, le battement du cœur est rapide et ils enchaînent
des petites apnées. Puis nous les plaçons allongés et je maintiens leurs
pattes. Je suis étonné par la chaleur dégagée par ces dernières. Des griffes
leur permettent de ne pas déraper sur la glace.
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| Poussins manchots
empereurs. Photo : Mathys Delmere (second centrale TA76) |
La responsable du programme me
propose de rentrer dans le parc pour la capture et je me retrouve à courir
après des poussins manchots empereurs effrayés. Le premier que j'attrape est
plus malin que moi et se retourne souplement pour me pincer la joue avant que
je le maîtrise complètement. Un baiser de manchots qui fait pâlir d'envie mes
camarades ornithologues.
La manipulation est
impressionnante, elle est la plus brève possible et doit respecter un protocole
strict. La manchotière est protégée et c'est seulement accompagné des
ornithologues que nous sommes autorisés à y accéder.
Le paysage est magnifique, je me
sens donc forcément chanceux et heureux, je me sens au bon endroit et à ma
place et pour une fois ce n’est pas sur le pont d'un bateau.
27 décembre 2025 – sortie
ornitho
Vous l'aurez sûrement compris
j'ai profité de mes repos de quart pour passer du temps avec les ornithologues.
D'abord une sortie skuas, des oiseaux semblables à des grands goélands bruns
avec de grandes ailes et un bec affûté. Charognards, ils nettoient l'île des
cadavres des différentes espèces. Ils se nourrissent également des poussins ou d’œufs
des autres espèces. Comme beaucoup d'espèces antarctiques, ils forment des
couples fidèles et conservent leurs nids d'année en année. Sans prédateur,
leurs œufs sont posés à même le sol.
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| Skua à l’envol. Photo :
Ambroise Pottier (menuisier TA76) |
Lors d'une approche vous
entendrez en premier lieu des cris d'avertissement suivis d’attaque en rase-motte
au-dessus de votre tête. Chaque année les poussins sont bagués et nous sommes à
la recherche d'individus adultes qui auraient manqué le bagage juvénile. Équipés
d'une canne avec un collet nous devons nous approcher doucement et passer le
collet avant son envol. L’oiseau est malin ; il attend souvent le dernier
moment pour s'envoler ou profite de son bec pour refermer le collet dans le
vide. En une journée, seulement deux captures, un proche de la centrale et un
autre près du dortoir hiver. Lorsque Pierre l’ornitho maintient l'animal
correctement, il me le transfère et je le maintiens sous mon bras gauche, un
peu comme un ballon de rugby avec la tête vers l'arrière. Chaque manipulation
doit être rapide et la moins stressante pour l'animal. Ainsi après des mesures
de morphologie, une prise de sang et un bagage, l'oiseau est relâché.
La seconde manipulation
concernait les pétrels des neiges. Ses derniers ont un chant caractéristique
avec lequel on peut distinguer le mâle de la femelle. Des GPS ont été placés
sur quelques individus et les distances parcourues sont bluffantes pour leur
envergure. Les plus grandes valeurs sont autour de 800 km. Pour cette manip,
l'idée est d'aller observer les nids des colonies suivies, d'observer si le nid
est occupé, de relever le numéro de bague et si l'oiseau est sur œuf. Les
pétrels des neiges sont des oiseaux fins, leur plumage est entièrement blanc,
seuls leurs yeux, bec et pattes sont noirs. Les nids, placés derrière des amas
de cailloux, sont difficiles d'accès. Heureusement, ils sont répertoriés et
leurs cris nous rappellent leur proximité. Lire leurs bagues n'est pas aisé :
il faut glisser une tige pour soulever l'oiseau sur œuf et essayer de
déchiffrer les numéros. On se retrouve la tête la première entre les roches. Il
faut savoir que ces oiseaux ont adopté un mécanisme de défense particulier :
la projection de vomi... Heureusement j'ai été épargné. Sur la base on peut
reconnaître le métier de certains à l'odeur. Si je sens régulièrement le
gasoil, les ornithos promènent un parfum de régurgitation de pétrels accompagné
d'une légère odeur de déjections de manchots...
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| Pétrel des Neiges.
Photo : Ambroise Pottier (menuisier TA76) |
31 janvier 2026 - point ornitho
Comme promis, un
point ornitho. Les poussins Adélie ont atteint la taille adulte et commencent à
perdre leur duvet. Bientôt les adultes ne reviendront plus les nourrir et ce
sera à leur tour de se mettre à l'eau. Les poussins des autres espèces
présentes grandissent de semaine en semaine. Je vous partage une petite
sélection des meilleures photos d'Ambroise, le menuisier hivernant : damiers
du Cap, pétrels des neiges, océanites de Wilson, fulmars argentés, skuas,
pétrels géants antarctiques [manquant dans les photos ci-dessous] se préparent donc
à prendre leur envol.
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| Les oiseaux en Terre
Adélie. Photos : Ambroise Pottier (menuisier TA76) |