vendredi 23 septembre 2022

Préparatifs de la campagne d'été

La campagne d'été 2022/2023 approche à grands pas. Pour ce qui nous concerne, si tout se déroule comme prévu (mais attention au dicton "en Antarctique, pas de pronostic"), elle débutera le 28 octobre prochain à l'arrivée du premier avion. Dans cinq petites semaines donc. Ce sera la fin de nos huit mois d'isolement total.

Parmi les incontournables de cette préparation, il y a les transferts de gazole depuis la base DDU vers la station Robert Guillard sur le continent. Ces transferts sont nécessaires à la fois pour le fonctionnement cette station mais également et surtout pour alimenter la station franco-italienne de Concordia (située à 1200 km à l’intérieur du continent) qui sera ravitaillée par trois raids terrestres cette année.

Pour effectuer ces transferts de gazole, après plusieurs sondages de banquise pour s'assurer que nous disposons de l’épaisseur suffisante (plus d'un mètre au bas mot), tout commence par la création d'une piste sur la banquise. C'est le travail de la dameuse.

Jean-Philippe GUERIN/TAAF

Longue d'une petite huitaine de km entre l'ile des Pétrels, celle du Lion et la base Robert Guillard, la piste nécessite généralement plusieurs passages pour parvenir à la réalisation d'un ruban carrossable, en mesure d'accepter des engins et des charges de près de 15 tonnes.

Jean-Philippe GUERIN/TAAF

C'est principalement le boulot de Loïc, notre mécanicien engins, parfois suppléé par Gaëtan le chef centrale et Nicolas le responsable technique. N'est-ce pas qu'il a l'air heureux comme un gamin à bord de son merveilleux engin ? Concentration et précision des manœuvres.

Jean-Philippe GUERIN/TAAF

Une fois arrivé à la station Robert Guillard, il faut récupérer sur ses hauteurs (D3 pour les puristes) les douze cuves vides qui serviront aux transferts. Pour descendre la pente vers la banquise, un "Challenger" pour tirer la cuve et une dameuse en sécurité arrière, pour éviter une éventuelle glissade en cas de perte d'adhérence.

Jean-Philippe GUERIN/TAAF

Lorsque les cuves sont descendues, on constitue des trains de trois cuves vides (4 tonnes chacune) et on prend la direction de la piste du Lion pour rejoindre la "station service".

Jean-Philippe GUERIN/TAAF

Le challenger (15 tonnes) tracte ses trois cuves vides sur la piste. C'est notre "petit raid" à nous......

Emmanuel LINDEN/Météo France

Les cuves du Lion ont été remplies par l'Astrolabe lors de la dernière campagne d'été. Débute alors une opération de pompage de cuves fixes vers les cuves mobiles. Ce jour-là, c'est Bastien notre plombier qui s'y attèle avec Vianney le second de centrale. Un travail difficile, dans le froid et les vapeurs de gazole. Le risque principal ? Un débordement inopiné de cuve ou une fuite, ce qui dans un espace protégée comme l’est l'Antarctique, ne serait pas une bonne nouvelle.

Jean-Philippe GUERIN/TAAF

Pour éviter cela, il faut sonder régulièrement durant le remplissage et savoir s’arrêter au bon moment (pas d'arrêt automatique comme lorsque vous faites le plein de votre voiture). Le remplissage nécessite donc lui aussi une bonne concentration et une attention soutenue. Un travail de professionnels rigoureux.

Jean-Philippe GUERIN/TAAF

Évidemment, les visiteurs ne manquent pas et traversent la piste sans se soucier plus que ça de ces "humains intrus" qui s’acharnent à remodeler une partie de leur banquise. Priorité absolue aux animaux, dans ce cas-là.....on attend !

Jean-Philippe GUERIN/TAAF

Une fois la cuve remplie, on prend la route en sens inverse, 15 tonnes pour la traction et 12 tonnes pour la charge attelée. A raison de 12m3 par voyage, il nous faudra 42 allers/retours pour convoyer les 500m3 nécessaires. De quoi occuper quelques journées. Ci-dessous le "Challenger" et sa charge......

Jean-Philippe GUERIN/TAAF

...puis le "John Deere" et sa charge également. Ce seront les deux engins tractants pour cette saison.

Jean-Philippe GUERIN/TAAF

A l'arrivée sur le continent, au pied de la station Robert Guillard (D0 toujours pour les puristes), une nouvelle équipe est en place pour réceptionner la cuve mobile et la dépoter dans une cuve fixe. Ce jour-là, Samuel le mécanicien de précision et Iban l'électronicien science, étaient à la manœuvre, dans le froid et le petit vent qui caractérise le continent. Tout, sauf une réelle partie de plaisir....

Jean-Philippe GUERIN/TAAF

Vous l'aurez aisément compris, les transferts de gazole impliquent directement ou indirectement une bonne partie des personnels de la base. Neuf personnes sur vingt et un hivernants ce jour-là. 

En premier lieu, les personnels techniques de l'IPEV auxquels il convient de rendre un hommage particulier. Travailleurs de l'ombre, indispensables pour permettre l'existence et le fonctionnement d'une base polaire durant toute l'année, ils sont la cheville ouvrière de la Science française en milieu antarctique.

Et puis les personnels volontaires de Météo France et des TAAF, les autres personnels de l'IPEV comme les scientifiques qui viennent donner un peu de leur temps et de leur énergie pour appuyer cette opération.

Au final, un bon moment de cohésion du groupe. 

Nous ne sommes pas encore au bout du chemin car pour qu'un transfert puisse réussir, il faut réunir simultanément quatre facteurs : des conditions météorologiques favorables, une banquise solide, des engins en état de fonctionnement et la disponibilité du personnel.

Et ce n'est pas si simple que ça, de disposer tous ces aspects au même moment.

jeudi 22 septembre 2022

Vent catabatique et mur de neige

Vous êtes plusieurs à m'avoir questionné au sujet des vents catabatiques. C'est  donc le moment d'y consacrer un article. 

Combattons tout d'abord trois fausses idées reçues :

1/ Le vent catabatique n'est pas spécifique à l’Antarctique, ni même aux zones polaires (il y a du vent catabatique en métropole)

2/ Le vent catabatique n'est pas synonyme de mauvais temps (on peut avoir du vent catabatique par grand ciel bleu),

3/ Le vent catabatique n'est pas forcément accompagné de chutes de neige.

Céline DUPIN/TAAF

Le terme catabatique est étymologiquement tiré du mot grec "katabatikos" qui signifie "qui descend la pente". Un vent catabatique est donc un vent qui descend le relief, on parle également de "vent gravitationnel". Du point de vue de la physique, un vent catabatique se met en place lorsqu'une masse d'air froide, donc plus dense que son environnement, déboule des hauteurs d'un relief vers la plaine ou le bord de mer.

Deux conditions cumulatives sont donc nécessaire pour que l'on puisse parler d'un vent catabatique :

1/ Une masse d'air froide,

2/ Un relief.

Et ça tombe bien, en Antarctique nous avons les deux réunis. Un plateau au centre du continent antarctique qui domine avec des altitudes moyennes de 2500 à 3500 mètres et un énorme glaçon de plusieurs kilomètres d'épaisseur qui recouvre le continent.

Jean-Philippe GUERIN/TAAF

Le vent catabatique, qui a pris de la vitesse tout au long de sa descente depuis le centre du continent, va arriver sur la côte (et donc DDU) avec une grande force, provoquant le plus souvent un important soulèvement de neige que l'on appelle un mur de neige (comme ci-dessus et ci-dessous). Ce mur peut atteindre plusieurs centaines de mètres de haut (c'est un peu la même image qu'une tempête de sable dans le désert même si le phénomène physique est sans rapport).

Céline DUPIN/TAAF

La neige soulevée va très fortement diminuer la visibilité qui peut tomber à quelques dizaines de mètres seulement, faisant perdre tous les repères et donc toute orientation à celui qui s'y trouverait. L'emplacement du mur n'est pas fixe, il avance et recule, parfois à grande vitesse. L'avantage de disposer d'un mur de neige, c’est que l'on peut matérialiser la position et la force des vents.

Jimmy ALLAIN/Institut Polaire Français

La surveillance du mur est un impératif de tous ceux qui sont amenés à sortir sur la banquise et parfois même au sein de la seule ile des Pétrels. Lorsque le mur est sur la base, nous avons parfois dû renoncer à certains déplacements d'un bâtiment à l'autre tant la visibilité était réduite. La surveillance du mur de neige est un travail essentiel pour la sécurité des personnes, il est conduit prioritairement par l'équipe de météorologues.

Céline DUPIN/TAAF

Après plusieurs jours de vents importants, lorsque qu'il n'y a plus de neige à soulever, le vent catabatique peut alors souffler fortement dans un ciel sans nuage.

Les vitesses atteintes sont impressionnantes (le "record" validé par Météo France à DDU est une rafale à 245 km/h). Au cours de l''hivernage actuel, jusqu'à présent, nous avons atteint un "petit" 186 km/h, de quoi tout de même faire trembler les bâtiments (certains ont alors un peu de mal à trouver le sommeil).

Nicolas PERNIN/Institut Polaire Français

Lorsque le calme revient, nous découvrons la plupart du temps une banquise remodelée : Totalement lisse, quasiment sans neige en certains endroits particulièrement soufflés comme ci-dessus.

Ces formations nouvelles sont parfois moins impressionnantes comme dans l'image ci-dessous mais sont généralement très solides, ce qui rend les déplacements à pieds plutôt agréables (on ne s'enfonce plus dans la poudreuse).

Nicolas PERNIN/Institut Polaire Français

Plus classiquement enfin, le vent a façonné des "sastrugis", c'est à dire de petites lignes de crête de neige durcie qu'il a modelées. C'est esthétiquement agréable à regarder mais usant pour se déplacer, tant à pied qu'en véhicule (motoneige).

Jean Philippe GUERIN/TAAF

Dans la très grande majorité des cas, les vents catabatiques abaissent fortement les températures ressenties au sein de la station et cette année nous avons franchi la barre des -50°C. 

Autant vous dire qu'à ce niveau-là, il n'y a plus beaucoup de volontaires pour s'aventurer à l'extérieur. Passer d'un bâtiment à un autre devient même une contrainte, entre les congères qu'il faut franchir, le froid et la neige qui s'insinue dans toutes les aspérités et sur le moindre bout de peau non recouverte.  

(Un remerciement particulier à Adrien et Emmanuel de Météo France pour leur précieuse contribution)

mercredi 14 septembre 2022

Quand la TA72 va au cirque...

Parmi les sorties loisirs qui font recette auprès des hivernants, incontestablement celles en rapport avec les "gros bergs" tiennent le haut de l'affiche. Nous avons déjà eu l'occasion d'en parler sur ce blog lors d'un précédent article, les immenses icebergs issus du vêlage du glacier de l'Astrolabe en novembre 2021, continuent d'attirer les curieux.

Cette fois-ci, grâce aux images satellitaires, une formation originale avait été repérée. Constituant une sorte de vaste enclos, aussitôt baptisée "le cirque", il a suffit d'attendre patiemment le bon créneau météorologique pour s'en approcher et tenter d'y pénétrer.

Malgré la précision des images, on ne peut jamais savoir dans quel état va se trouver la banquise entre ces mastodontes de glace (épaisse ou fracturée) ni comment les grandes parois verticales vont se présenter (étroites ou plus larges, déchiquetées ou bien lisses). Il faut donc aller voir sur place.

Un point est certain : aucune sortie banquise à caractère de loisir ou à visée scientifique ne justifie qu'un risque inconsidéré soit pris en terme de sécurité. Nous sommes trop démunis en terme de moyens de secours et de soins hospitaliers pour prendre des risques disproportionnés.

Image satellitaire "Sentinel" - Adrien Colomb/ Météo France

Le 10 septembre dernier, par une belle journée ensoleillée, sans vent et aux températures douces (-14°), huit hivernants se sont donc lancés à l'assaut du cirque (en rouge, le tracé GPS). Après deux bonnes heures de marche d'approche en longeant les "gros bergs", ils se sont mis à la recherche d'une porte d'entrée. Une première tentative de franchissement échoue, la porte est trop étroite et n'inspire pas confiance. Il faut savoir renoncer, reculer pour mieux sauter. 

La seconde porte sera la bonne. Un long défilé suffisamment large et un sol plutôt parfait pour progresser.

Céline DUPIN/TAAF

Il faut savoir zigzaguer entre les icebergs, garder la tête levée, espacer les marcheurs pour limiter le risque pris et ne pas s'attarder dans le défilé. Dans ce milieu extrême, le risque zéro n'existe pas. Le risque se classe seulement en "acceptable" ou "non acceptable".

Adrien COLOMB/Météo France

Que l'homme parait petit et fragile dans cet environnement étourdissant !

Céline DUPIN/TAAF

Au terme du passage, les parois s'écartent, le danger lié à la chute d'un bloc disparait, le cirque se dessine. Le soleil se montre à nouveau, signe du débouché imminent.

Jimmy ALLAIN/Institut Polaire Français

Celui qui a pris l'option "raquettes" s'en sort visiblement mieux que son collègue, difficile de gagner à tous les coups......Pas toujours facile de prévoir les zones d'accumulation de neige fraiche...

Jimmy ALLAIN/Institut Polaire Français

Et voilà le cirque ! Une immense esplanade presque totalement vide, complètement encerclée d'immenses icebergs. Des "gros bergs" à perte de vue, sur un panorama à 360°. Un joli spectacle pour les yeux et un calme absolu. Seuls au monde !

Céline DUPIN/TAAF

La presque solitude du marcheur hivernant, façon héros polaire !

Jimmy ALLAIN/Institut Polaire Français

Le cirque comporte sa grotte (n'y pensez même pas, il ne viendrait pas à l'idée d'un hivernant responsable d'y pénétrer).....

Céline DUPIN/TAAF

...ainsi que son lac. Oui oui, c'est bien de l'eau certes un peu figée en raison des températures négatives mais de l'eau à l'état presque liquide quand même. C'est le signe que les icebergs bougent et que malgré 1,43 m d'épaisseur de banquise, l'eau parvient à remonter à la surface au travers des fractures de banquise.

Possiblement, on pourrait même y trouver des phoques (cf l'article précédent).

Adrien COLOMB/Météo France

Après une heure de déambulations dans le cirque, il est temps de penser à rentrer. Le retour se fera par une autre porte baptisée "les champs Élysées" en raison de sa largeur. Au final, la sortie d'un peu plus de 21 km aura constitué sans aucun doute un des très bons moments de l'hivernage, à ranger dans la boite personnelle à souvenirs.

Adrien COLOMB/Météo France

Prochain défi, rentrer par le nord du cirque et en ressortir par le sud. On y travaille, on le prépare et on attend la fenêtre météo adaptée. Il y aura des volontaires à n'en pas douter.

mardi 13 septembre 2022

Les premiers phoques

Et soudain au milieu de la banquise, une tête apparait......

Céline DUPIN/TAAF

Les phoques sont de retour dans l'archipel de pointe Géologie. C'est dans le secteur des iles Dumoulin (au nord-est de la base Dumont d'Urville), entre le rocher du débarquement au nord et l'ile Florence au sud, qu'ils sont apparus. C'est une zone traditionnelle pour cette époque de l'année, ils sont donc fidèles au rendez-vous.

Les phoques se hissent sur la glace par l'intermédiaire de fractures dans la banquise (appelées "des rivières", qu'ils élargissent au besoin). Leur présence est d’ailleurs un bon indicateur de fractures de banquise dans ce secteur, banquise qui mesure actuellement entre 1m et 1,5m d'épaisseur dans cette partie de l'archipel.

Emmanuel LINDEN/Météo France

La première concentration (4 phoques) a été observée le vendredi 9 septembre au pied du rocher du débarquement. Comme on peut le constater sur la photo ci-dessous, la fracture n'est pas très loin. Il faut dire qu'avec 250 à 300 kilos en moyenne pour un mâle, si le phoque est un remarquable nageur, il se déplace beaucoup pus difficilement sur la glace. Donc, il sort de l'eau et....se pose très rapidement.

Emmanuel LINDEN/Météo France

Pour les observer, il faut savoir "mouiller le maillot" car la base Dumont d'Urville n'est pas toute près (au centre et au fond sur la photo, 7 km au bas mot). C'est certain que par rapport à la manchotière des empereurs qui se trouve à 500 mètres de la base, il y aura rapidement beaucoup moins de volontaires pour accompagner Jimmy notre ornithologue.....

Emmanuel LINDEN/Météo France

" Pépère placide " et pas affolé l'animal. A peine s'il lève la tête pour voir l'intrus. Sauf besoin scientifique, on demeure néanmoins à 30 mètres minimum du mammifère. Respect absolu de l'animal.

Emmanuel LINDEN/Météo France

Poursuivant l'exploration du secteur, un phoque isolé a été découvert. C'est un habitué, il a été repéré à proximité de l'ile Pasteur le 15 août dernier. Le décor est simplement superbe.

Céline DUPIN/TAAF

Jimmy tente une approche pour vérifier si l'animal a été transpondé les années précédentes. En clair, est-il déjà connu et répertorié ? Quelle est éventuellement sa filiation ? Quel âge a t-il ? Etc..... Le transpondange consiste à insérer une puce sous la peau de l'animal afin de pouvoir l'identifier tout au long de sa vie. C'est en quelque sorte la carte d'identité du phoque. Ce n'est toutefois pas une balise GPS qui permettrait de suivre ses déplacements.

Céline DUPIN/TAAF

Parvenu à proximité immédiate sans l'avoir effrayé, Jimmy passe le long de la  nageoire caudale de l'animal marin une longue canne comparable à un sabre de "Jedi". C'est un lecteur, l'appareil qui lui sert à vérifier la présence ou pas de la puce de transpondage. Celui-ci en est équipé depuis 2015. Il s'agit d'un vieux mâle adulte (transpondé déjà adulte il y  a plus de 7 ans).

Céline DUPIN/TAAF

C'est à peine s'il se retourne, le temps d'un bâillement et replonge aussitôt dans sa léthargie. Les phoques reviennent dans l'archipel de Pointe Géologie chaque année pour se reproduire et mettre bas. Ils y resteront jusqu'au mois de février prochain. Progressivement, l'ensemble des secteurs de l'archipel vont se couvrir de la présence des phoques.

Céline DUPIN/TAAF  
 
De début septembre jusqu'à fin octobre, c'est à l'ornithologue hivernant que la tache revient d'aller transporter les bébés phoques, vérifier que les adultes présents l'ont bien été afin de suivre leur évolution de vie. Le transpondage n'est pas une manip scientifique simple car elle nécessite d’immobiliser l'animal sans lui faire de mal. Il faut donc un peu de monde en soutien pour immobiliser le bestiau et l’empêcher de rouler sur lui même. Nous aurons l'occasion d'y revenir dans un prochain article.

Céline DUPIN/TAAF

L'arrivée du premier avion le 28 octobre prochain permettra d'amener plusieurs biologistes et écologues supplémentaires qui viendront compléter le dispositif scientifique. En effet, outre les phoques et les manchots empereurs toujours présents, il y aura beaucoup de travail avec le retour des manchots Adélie et de autres nombreux oiseaux. De longues sorties et de longues journées en perspective, de quoi réjouir une grande partie des personnels de la TA72.

(Merci à Jimmy pour sa précieuse collaboration technique)

jeudi 8 septembre 2022

La polynie

Je l'avais brièvement évoqué dans mon avant-dernier article consacré aux manchots empereurs, la polynie est un sujet important pour le monde animal à DDU mais aussi pour les activités humaines.

Commençons par le commencement : Qu'est-ce qu'une polynie ? 

En Arctique ou en Antarctique, c'est un espace d'eau de mer, libre ou recouvert d'une très faible pellicule glacée, entouré de banquise. Une sorte de lac au milieu des glaces. Le mot est d’origine russe signifiant "trou dans la glace".

Évidemment, comme aucun bateau ni avion ne circule dans notre environnement en hiver, sauf à ce que la polynie ne se trouve à portée de jumelles, nous devons nous en remettre aux images satellitaires pour les percevoir. Encore faut-il que le satellite puisse passer au moment où la couche nuageuse est absente et que la luminosité soit suffisante. Autant vous dire que durant l'hiver austral, nous n'avons aucune image et donc aucune idée de l’existence, de la position et du nombre de polynies. 

Avec l'allongement de la durée d’ensoleillement, depuis début août, nous commençons à recevoir les images satellitaires. Celle ci-dessous qui date du 11 août, nous permet de percevoir presque 500 km de banquise face à nous mais aussi à 80 km, une polynie naissante.

Adrien COLOM/Météo France

Trois jours plus tard, une nouvelle image satellitaire est reçue, nous permettant de confirmer une polynie à 80 km de la base. Ce n'est la seule mais elle est de très belle taille. C'est une polynie habituelle de DDU, récurrente année après année.

Les polynies ont trois explications :

1/ En raison de courants marins chauds qui remontent des profondeurs des océans vers la surface, l'eau se trouve à une température supérieure au point de congélation. La banquise ne peut se former car l'eau ne gèle pas. On parle de cause "thermodynamique".

Adrien COLOM/Météo France

2/ Une seconde explication réside dans un processus d’accumulation d'eau très salée, rendant plus difficile la congélation d'eau de mer (sel et glace ne font pas bon ménage). Ce phénomène est plutôt observé dans les zones de production intensive de glace, conduisant à un rejet puis une accumulation de saumure via certains courants marins. On parle de "polynie à chaleur latente".

Ci-dessous, une image satellitaire du 21 août (postérieure à la tempête qui nous a frappé le 18 août), montrant très nettement le rapprochement de la polynie de DDU, à moins de 15 km (il y avait un léger voile nuageux le jour du passage du satellite).

Adrien COLOM/Météo France

3/ Dernière cause, en lien direct avec ce que je viens de vous indiquer : les polynies formées en raison des vents catabatiques, conduisant à la fragmentation de la banquise. C'est typiquement le phénomène que nous observons à DDU. 

Pour rappel, un vent catabatique est, étymologiquement parlant, un vent qui descend la pente. Il s'agit dans les faits, d'un principe de physique basique qui conduit une masse d'air froid, devenue de ce fait plus lourde, à descendre le relief par un simple phénomène de gravité. 

Or, en Antarctique, le centre du continent est élevé (de 3000 à 4000 m d'altitude) et froid (jusqu'à -80°C). Les vents froids qui ont pris de la vitesse tout au long de la pente, sont donc puissants depuis le centre du continent vers la côte et créent par cette seule force, une fracture de la banquise la plus fragile (celle de l’année en général) et la pousse vers le large. Ce qui laisse la place à une étendue d'eau libre.

Cette polynie pourra (ou pas) se refermer en fonction de la température de l'air, de l'eau et des vents.

Ci-dessous, au 26 août, une petite polynie s'est encore approchée de DDU, elle est désormais à 12 km.

Adrien COLOM/Météo France

Bien évidemment, les trois causes peuvent se cumuler. Il est en revanche établi qu'en Antarctique oriental du moins (là où se situe la terre Adélie), les polynies ne sont en rien liées au réchauffement climatique (qui n'y est pas constaté pour le moment).

Les polynies jouent un rôle majeur dans le développement du monde animal. Le manchot empereur est tributaire de la polynie pour aller se nourrir et revenir nourrir son poussin. Plus la polynie est éloignée, plus le manchot devra se déplacer sur la glace avant de rejoindre son "garde-manger" et plus il mettra de temps pour revenir nourrir sa descendance. A l’extrême et ça c'est déjà vu, une absence de polynie ou une polynie très éloignée, conduisent à une surmortalité des poussins tués par la faim.

Mieux, la polynie, grâce à la pénétration de la lumière dans l’eau, permet d’amorcer la chaine alimentaire avec le développent rapide et conséquent du plancton, aliment de base des animaux marins.

Pour l'homme, la polynie est synonyme de possibilité de navigation. C'est d'ailleurs un élément important, recherché par l'Astrolabe pour pouvoir effectuer ses premières rotations lorsque la banquise est encore relativement soudée.

Finalement, les seuls qui potentiellement peuvent souffrir des effets de la polynie sont les hivernants de la base dont le périmètre d’évolution sur la banquise peut drastiquement se réduire. Pour le moment, tout va bien de ce côté là.

 

samedi 3 septembre 2022

Point d'étape sur l'hivernage

En ces premiers jours du mois de septembre, il est temps de faire un petit point d'étape de cette aventure hors du commun que constitue un hivernage en terre Adélie. 

Petite question amis lecteurs : Vous êtes-vous demandés dans combien d'endroits au monde, un groupe de 21 personnes, qui ne se sont pas choisies, qui ne se connaissaient pas auparavant, ne partageant pas les mêmes passions ni les mêmes envies, n'ayant pas le même âge (l'amplitude de la TA 72 va de 19 à 56 ans), ni la même expérience de vie, ni le même vécu professionnel, doivent vivre ensemble, dans une ambiance de huis clos intégral, durant huit longs mois d'hiver ? Le tout sans pouvoir s'en aller car ni bateau, ni avion ne peuvent venir. L'isolement total sur terre.

A part une poignée de bases en Antarctique, ça ne doit pas exister !

C'est cela un hivernage en terre Adélie.

Vue de la base DDU lors d'une sortie de nuit - Nicolas PERNIN/ Institut Polaire Français

L'hivernage à Dumont d'Urville se décompose schématiquement en trois phases :

1/ La phase initiale, de début mars (départ du dernier bateau) à mi-juin, est celle de l'entrée en hivernage. Chacun doit trouver ses marques, s'adapter au nouveau rythme de travail après l'intense campagne d'été. L'euphorie est bien présente, on a tellement attendu le départ des campagnards d'été.....On est venu pour vivre cette aventure.

Météorologiquement parlant, les jours raccourcissent, l'obscurité s'installe, le froid et les vents catabatiques (qui descendent des hauts plateaux du centre du continent) se font plus présents. On glisse doucement mais surement dans l'hiver austral.

Chacun accomplit les travaux qui sont les siens selon le programme de travail qui lui a été confié par son employeur. C'est le temps des réglages et de la confrontation à son choix (mais pourquoi ai-je candidaté ?). C'est aussi la période des mille et une idées, l'expression de toutes les envies et de tous les défis personnels que l'on a imaginé accomplir durant cet hivernage.

Sortie de nuit et aurore polaire - Nicolas PERNIN/ Institut Polaire Français

2/ La second période de l'hivernage s'ouvre avec la Midwinter (mi-juin) pour s'achever fin août avec le festival du film antarctique. Entretemps, il y aura aussi eu les jeux antarctiques (toutes les bases antarctiques et subantarctiques) suivis des jeux australiques (les seules bases françaises). Le travail se poursuit, alternant activités extérieures et intérieures au gré de la situation météorologique. Seuls les empereurs nous tiennent compagnie.

Le cap du jour le plus court (solstice d'hiver le 21 juin) a été franchi. Les habitudes de vie ont été prises, chacun a trouvé son rythme (du moins on l'espère), ses relations et ses affinités, son mode de fonctionnement, parfois collectif, parfois plus personnel. La fatigue et l'usure de l’hivernage commencent à peser sur les organismes. Le sommeil est souvent plus complexe et perturbé. Les tensions s'accumulent et les petits irritants du quotidien sont moins bien supportés. Se lever le matin est plus difficile, il fait froid, il fait nuit. Les contraintes et les règles qui régissent la sécurité et le bien-vivre ensemble pèsent davantage sur le quotidien, la patience diminue. C'est une période humainement sensible.

Mais c'est aussi le temps de la banquise solide et constituée. Les longues sorties de plusieurs heures sont enfin possibles, les jambes se dégourdissent, les horizons s'élargissent, la boite à souvenirs se remplit.

Seconde sortie au rocher du débarquement - Nicolas PERNIN/ Institut Polaire Français

3/ La troisième période de l'hivernage est celle dans laquelle TA 72 vient de rentrer. De début septembre à fin octobre, c'est le temps de la préparation de la prochaine campagne d'été. L’opérationnel s'accélère à nouveau, les animaux reviennent progressivement (oiseaux dont manchots Adélie et phoques) et viennent peupler un panorama occupé depuis plusieurs mois par les seuls empereurs.

Il faut tracer la piste sur la banquise entre DDU et le continent pour le passage des engins qui vont transporter le carburant et les matériels nécessaires aux futurs raids vers la station franco-italienne Concordia (le premier aura lieu mi-novembre). Il faut dé-hiverner une partie de la base Robert Guillard prise dans ses huit mois de neige et de glace, préparer la piste pour le premier avion qui, en arrivant fin octobre, marquera la fin de l'hivernage.

Sur le plan scientifique, c'est la course avec une accélération progressive et constante. Phoques et oiseaux, incluant empereurs et Adélie, vont occuper les hivernants non dédiés aux taches techniques ci-dessus évoquées.

Zone de chaos au milieu des gros bergs - Céline DUPIN/TAAF

Cette troisième phase est généralement une phase de retour de l'euphorie. Les hivernants sont très occupés, c'est aussi le temps pour tenter de réaliser tout ce qui était sur la "to-do list" et qui n'a pas encore été vécu. Ceux qui aspirent à la fin du séjour se mettent à compter en semaine, puis en jours. Certains se projettent déjà sur la sortie du continent et dessinent les projets : Voyage en Nouvelle Zélande, séjour long en Australie pour y travailler ("working holiday"), nouveau travail en métropole ou ailleurs, retrouver la famille et les amis.....

Du point de vue managérial, c'est une période de danger, lorsque la fatigue et l’usure des hivernants rencontrent une accélération de l'opérationnel. Le risque accidentel n'est jamais loin.

Une belle fracture de gros berg - Céline DUPIN/TAAF

Si l'année est propice (et c'est le cas en ce moment), la banquise est encore solide et bien établie. Les longues sorties sont toujours possibles et les défis s'enchainent, tout en gardant un œil vigilant sur la sécurité. Pour la TA 72, outre le traditionnel déplacement jusqu'au rocher du débarquement, celui vers l'ilot Fram, vers cap géodésie et puis la sortie au milieu de gros bergs à la recherche du passage vers l'Est, ont constitué des réalisations attendues, un peu comme quand on coche les actions accomplies (ça c'est fait ! 👍).

L'iceberg "Tiramisu" - Céline DUPIN/TAAF

Le premier avion marquera la fin de l'hivernage comme de l'aventure humaine et personnelle que cette expérience hors du commun représente. Il est annoncé le 28 octobre (sous réserve habituelle d'une météo favorable. "En Antarctique, pas de pronostic" dixit les anciens).

Nous sommes donc au 3/4 de notre hivernage, six mois sur huit se sont écoulés. Ça peut sembler long mais à bien y réfléchir, c'est passé finalement très (trop ?) vite. Il reste moins de deux mois désormais, qui eux aussi vont passer très vite. Deux petits mois avant d'accueillir à nouveaux les "intrus" que sont les campagnards d'été (c'est de l'humour au second degré les amis campagnards). Il est vrai que s'ils arrivent avec des fruits et des légumes frais, accompagnés de quelques laitages, ça se passera particulièrement bien (oui oui, c'est un message explicite et pas au second degré celui-là).

L'iceberg "ile flottante" en cours de retournement - Céline DUPIN/TAAF

La belle aventure en Antarctique ne sera pas pour autant terminée puisque le départ des hivernants s'échelonnera de fin novembre 2022 pour les premiers partants, à début février 2023 pour les derniers. Quant à la vie de la TA 72, elle deviendra ce que les hivernants en feront. Nous avons échangé il y a quelques mois avec les anciens de la TA 26 (1975/1976) qui se réunissaient. Sympa de les voir et de pouvoir comparer nos hivernages respectifs.....