Pas de cérémonie officielle, mais la corne de brume qui retentit, L’Astrolabe qui s’éloigne et des fumigènes que nous allumons pour le saluer. C’est ainsi que débute l’hivernage de la 76 mission de Terre Adélie (la TA 76) sur la station Dumont-d’Urville (DDU). On n’est plus que 23 sur la station. On s’y attendait, on l’attendait, on a postulé pour ça. Mais, après trois mois de campagne d’été à 80 en moyenne sur la station, ça fait tout drôle de se retrouver seuls au monde pour les huit prochains mois.
Les jours qui suivent le départ de la dernière rotation du patrouilleur polaire ravitailleur sont des journées de travail plus allégé que d’habitude. Une forme de respiration après une campagne d’été dense en événements, intense en émotions, avec des liens forts créés entre hivernants, campagnards d’été et permanents de l’IPEV, ponctués par les interactions avec les marins de la Marine nationale. Et bien sûr, on ne l’oubliera pas, l’accident de plongée mortel et Gérald qui nous a quitté.
Désormais, les manchots Adélie dépeuplent lentement l’île des Pétrels ; le bruit de l’hélicoptère devient un souvenir lointain ; les engins qui circulaient sont mis en hivernage au garage ; les gros travaux de maintenance qui rythmaient la saison se sont arrêtés. Autour de nous, le silence se fait, la nuit tombe de plus en plus tôt, le temps va commencer à s’étirer, à se suspendre. Le pack de glace, composé de morceaux de banquise détachés et dérivant au large du continent, s’est resserré et rapproché de la station. Il nous enserre complètement désormais. Ce phénomène aura eu raison du Persévérance de Jean-Louis Etienne ; l’escale programmée à DDU devient impossible pour eux.
| Photo : Nicolas Puvis (DISTA) |
L’hivernage va transformer notre perception du temps. Les semaines ne vont plus se distinguer par la succession d’événements extérieurs, mais plus par de petites variations intérieures : une tempête par-ci, des moments clés par-là. Au quotidien, nous ne verrons plus que le visage de nos co-hivernants et l’horizon gelé autour de nous. Cette semaine commence donc l’apprentissage de la vie en communauté resserrée. On doit reprendre de nouveaux repères, individuellement et collectivement. On va continuer à travailler, à faire tourner la station et poursuivre les programmes scientifiques, à vivre ensemble, mais en groupe plus restreint, à prendre soin les uns des autres, à y mettre du sien pour préserver notre cohésion de groupe, à se découvrir, à organiser notre vie en collectivité.
Concrètement, on a fini de mettre en hivernage des bâtiments qui ne nous serviront pas pendant l’hiver. On a mis hors gel certains réseaux d’eau, coupé le chauffage dans certains bâtiments, mis à l’abri des véhicules et des engins qui ne nous serviront pas. On s’est aussi réuni pour discuter du réaménagement du séjour, qui comprend le salon, la bibliothèque et la grande salle à manger. On a aussi discuté cuisine et gestion des stocks de nourriture pour s’assurer que chacun trouve son compte dans ce qu’on mangera et consommera pendant l’hivernage. On va aussi reparler de santé (physique et mentale) et de prévention. On va aussi réorganiser les services base, qui nous permettent de faire le ménage dans nos espaces communs par rotations de binômes. On a aussi organisé quelques activités récréatives : un tournoi de babyfoot, une soirée de jeu en sortant une douzaine d’ordinateurs, une soirée ciné. Et d’autres sont dans les tuyaux.
Et bien sûr, on a déneigé ! Le vent s’est de nouveau levé en début de semaine, la neige est tombée, la parfaite combinaison pour la formation de congères. Il nous faut donc régulièrement dégager les accès, les passerelles. Ça va être une des activités récurrentes de l’hivernage…
| Photos : Nicolas Puvis (DISTA) |