Aujourd'hui, l'équipe de biologistes nous propose un article sur leurs activités durant cette campagne d'été 2025-2026.
| Campagnards d’été
2025-26. De gauche à droite : Pierre, Clive, Amandine, Milan et Léo – Au centre : Karine. Photo : Victor Velasquez |
Alors qu’Amandine Barles (ornitho-mammalogue, projet 109-ORNITHO2E), achève son hivernage, une équipe de biologistes atterrit à Cap Prudhomme pour lancer leur campagne d’été. Parmi le personnel scientifique, nous retrouvons :
- Karine Delord (ornithologue au Centre d’études Biologiques de Chizé – CEBC-CNRS, projet 109-ORNITHO2E),
- Léo Marcouillier (doctorant manchologue, projet 1091-AMMER),
- Milan Chabin (hivernant 2025-26 ornitho-mammalogue, projet 109-ORNITHO2E),
- Pierre Guiart (campagnard multi-projet 109-ORNITHO2E, 1091-AMMER et 1182-ASSET),
- Clive McMahon (collaborateur australien, spécialiste des phoques, projet 1182-ASSET).
Les projets sont soutenus par l'Institut Polaire Français Paul-Emile Victor et labélisés Suivis Long-Terme (SEE-Life et Zone Atelier Antarctique) par l'Institut Ecologie et Evolution du CNRS.
Amandine Barles prête
à contrôler l’identité (lire le transpondeur) d’un phoque sous vent et flocons. Photo : Pierre Guiart |
Les transpondeurs ont la même fonction que les bagues sur les oiseaux, ils permettent d’identifier un individu tout au long de sa vie et de reporter ses observations. Ces outils permettent d’étudier la démographie de différentes espèces qui occupent l’archipel de Pointe-Géologie pendant la saison de reproduction et représentent des méthodes de suivi des populations animales. Par démographie, on entend les fluctuations d’une population qui sont définies par diverses variables comme l’âge de première reproduction ou la fécondité et permettent d’estimer des paramètres comme la survie des individus, la fidélité des partenaires, le nombre de descendants ou la sénescence. Cela permet également de s’intéresser à la dispersion (immigration/émigration) d’individus vers ou depuis d’autres aires géographiques. Au cours de l’été austral (novembre à mars), les campagnards d’été biologistes ont un planning très dense. Sur cette période délimitée par les rotations de L’Astrolabe, des travaux plus spécifiques sont réalisés sur le terrain avec de nombreux passages dans les colonies d’études.
Les prédateurs marins abondants et accessibles en Antarctique sont ainsi de réels bioindicateurs de la santé des écosystèmes par l’étude de leur déplacement. L’étude de leurs déplacements en mer via l’acquisition de localisations des individus, enregistrées grâce à des outils de biologging, permet à la fois d’approfondir nos connaissances du milieu marin dans des zones où la collecte de données peut être compliquée (par exemple sous la banquise) et de combiner ces données au succès reproducteur des individus afin de comprendre quelles conditions sont favorables à leur reproduction et à leur survie.
Les manchots Adélie (Projet 1091 - AMMER)
Têtus, curieux, bagarreurs –
beaucoup d’adjectifs peuvent être utilisés pour décrire Léo et Pierre les
manchots Adélie. Les colonies suivies sont présentes sur l’île des Pétrels – la
même île qui héberge la station. C’est même autour du laboratoire de biologie
marine BioMar que sont présentes les colonies d’études ce qui facilite la
logistique et diminue le temps de manipulation des oiseaux. L’île des Pétrels
recense près de 18.000 couples nicheurs cette année et seul un échantillon
d’environs 160 individus est étudié pour les suivis de succès reproducteur (~70
ind.) et d’activité hivernales (~40 ind.) et estivales (~50 ind.).
Des nids de manchots Adélie ici et là sur la station de l’île des Pétrels. Photos : Pierre Guiart
Les manchots Adélie se reproduisent au sein de grandes colonies tout autour de l’Antarctique et sont très sensibles aux fluctuations de la quantité de glace de mer et aux événements climatiques. Une extension trop importante de banquise comme en 2013 et 2016 a mené à un échec total de la reproduction des manchots Adélie tandis qu’un manque de glace est également au détriment de la reproduction par une disponibilité trop faible en ressources marines. Cette année la surface couverte par la banquise est relativement importante comparée aux dernières années. Un accès plus éloigné aux sites de nidification et vers la mer pour se nourrir pourrait être à l’origine de départs plus tardifs comparés aux dernières années passées, quand bien même d’autres mécanismes sous-jacents expliqueraient probablement mieux cette phénologie différée. La période actuelle de vacances de Noël est marquée par plusieurs épisodes neigeux avec d’importantes accumulations de neige au moment des premiers stades de croissance des poussins. Les comptes restent à faire avec la progression de la saison mais nous constatons des mortalités importantes de poussins sur nos colonies d’études suite à ces événements météorologiques. Selon l’exposition et la qualité des territoires, les colonies ont été plus ou moins impactées.
Georges Brassens –
Les Oiseaux de passage. Photo : Pierre Guiart |
Actuellement Léo et Pierre équipent une poignée de manchots d’accéléromètres et enregistreurs de plongée GPS pendant la période d’incubation et pendant la période d’élevage des poussins. Les premiers voyages durent entre 2 et 3 semaines, tandis que les relais entre chaque parent vont devenir plus fréquents au fil de la saison, jusqu’à atteindre l’équivalent d’un voyage par jour. Les trajets vers l’eau deviennent plus courts avec la fonte de la banquise ce qui va satisfaire les besoins des poussins en pleine croissance.
Les manchots Adélie exploitent les eaux de l’Est-Antarctique et effectuent des déplacements de l’ordre de 300 km au début de la reproduction afin de reconstituer leurs réserves d’énergie et d’assurer la relève lors de l’incubation des œufs. Ces distances sont significativement plus courtes lors de la période d’élevage des poussins. En hiver, ces oiseaux marins qui « volent sous l’eau » s’orientent vers des zones plus éloignées à l’ouest par rapport à la base, à 1550 km en moyenne. Ces informations laissent supposer la présence de zones riches en nutriments, favorable à la capture de proies et à leur survie au cours de l’hiver.
Elle m’a dit d’aller
siffler là-haut sur la colline. Photo : Pierre Guiart |
La date tant attendue est enfin arrivée, le 13 décembre 2025. C’est la première éclosion recensée au sein de la colonie de suivi du projet 1091-AMMER qui étudie les manchots Adélie. Sur base, l’information est vite relayée car tout le monde est impatient de rencontrer les petites boules de duvets. Dans les jours qui suivent, de multiples éclosions sont recensées ici et là sur base et de nombreux retours et questions parviennent aux oreilles des scientifiques. C’est un moment généralement très intéressant car il y a toujours des remarques inattendues qui émergent : « Et d’ailleurs, les poussins ont déjà des plumes ou du duvet quand l’œuf éclot ? ».
Les conditions météorologiques de fin décembre et début janvier n’auront pas été optimales à la reproduction de nos chers manchots Adélie. Le climat doux combiné à des chutes de neige sur plusieurs journées au moment du pic d’éclosion ont fragilisé la survie des jeunes poussins. La combinaison d’un accès éloigné à la mer et le temps humide et venté aura sévèrement affecté la survie des jeunes poussins sur certaines colonies en ne satisfaisant pas les apports caloriques et le maintien d’une température corporelle satisfaisante. De nombreux poussins se sont retrouvés mouillés et sujets à l’hypothermie. La zone d’étude du suivi de reproduction n’est cependant pas représentative de la population totale des manchots Adélie de l’archipel et d’autres sites se portent bien en raison d’un sol facilitant l’infiltration de l’eau, d’un relief moins exposé aux vents et à l’accumulation de neige, et de nombreux autres paramètres. Pour l’instant, nos observations n’indiquent pas que l’on s’oriente vers une année blanche (100% d’échec à la reproduction) comme il était constaté au cours de l’été 2013/2014 où les conditions de glace de mer et météorologiques étaient semblables à celles que nous rencontrons. La mort de tous les poussins de l’île avait alors été constatée. On croise les doigts et souhaite une bonne chance pour la suite à nos créatures adorées.
Petits poussins
Adélie. Photo : Pierre Guiart |
Phoque de Weddell (Projet 1182 - ASSET)
Le village Dumont-d’Urville accueille chaleureusement Clive McMahon, chercheur de l’Université de Tasmanie en collaboration avec le LOCEAN (Laboratoire d’Océanographie et du Climat). Sa mission : l’étude de l’écologie des phoques antarctiques et de leur habitat (océanographique et de banquise) dans le cadre du projet ASSET mis en place en 2006 et dirigé par Jean-Benoît Charrassin et Sara Labrousse. Les intérêts sont multiples : comprendre la biologie et l’écologie de ces espèces polaires sentinelles de l’écosystème antarctique face à la variabilité de leur habitat dans un environnement changeant. Pour cela on enregistre leur comportement alimentaire et social et leur environnement grâce aux données de leurs plongées. En raison des conditions météorologiques qui peuvent être extrêmes, l’océan austral est sous-échantillonné contrairement aux autres mers du globe. Cela est également vrai pour les eaux sous la banquise qui sont difficilement accessibles. Les informations collectées par le phoque de Weddell, qui est un phoque inféodé à l’Antarctique et à la banquise, apportent de grandes connaissances sur la dynamique de l’écosystème antarctique et de la banquise et sur la circulation des courants marins, moteur de la circulation générale dans l’océan mondial ayant un rôle important sur notre climat. Des ralentissements des remontées d’eaux profondes (riches en nutriments) combinés à des apports importants d’eaux douces issues de la fonte des plateformes glacières pourraient avoir des conséquences sur la production primaire (phytoplancton) par une disponibilité moins importante en nutriments. Dans ces conditions, les changements de phytoplancton à la base de la chaine alimentaire pourraient entraîner des répercussions sur l’écosystème Antarctique et la survie des prédateurs supérieurs qui pourrait significativement diminuer lors d’événements climatiques extrêmes.
On est quand même
mieux là que dans un frigo. Photo : Pierre Guiart |
Les études du projet ASSET interviennent dans le cadre du Système National d’observation (SNO) Mammifères Échantillonneurs du Milieu Océanique (MEMO) et du Global Ocean Observing System (GOOS ; Système d’Observation de l’Océan Global). C’est une Commission Océanographique Intergouvernementale (UNESCO) à l’origine d’un observatoire de l’océan global dont les données collectées proviennent de diverses sources (instrumentation sur animaux, flottes et bouées océanographiques, satellites, etc.). Clive, Milan, Amandine et Pierre sont ainsi allés équiper des phoques pour quelques jours (moins d’une semaine) à l’aide de balises qui récupèrent des données hautes-résolution (GPS, Caméra, Hydrophone, Microsonar). La géolocalisation sera combinée aux images et aux données du microsonar afin d’évaluer l’épaisseur de la banquise, sa structure biologique et les proies que ciblent les phoques. Une nouvelle étude acoustique dirigée par Isabelle Charrier à l’Institut des Neurosciences Paris-Saclay a aussi été mise en place pour étudier les interactions entre les individus sous l’eau et le répertoire de vocalises du phoque de Weddell.
Gnocchi 1 et Gnocchi
2 se gèlent la pilule. Photo : Pierre Guiart |
Pétrel des neiges
L’écologie en mer des pétrels des neiges est étudiée depuis la campagne d’été 2015-2016. L’objectif est de déterminer si les pétrels utilisent préférentiellement certains types de glace de mer pour rechercher leur nourriture, si l’utilisation de la glace de mer varie selon les années, le sexe et l’âge, et à plus long terme de comprendre comment la diminution de la banquise liée au réchauffement climatique va affecter cette espèce.
Arrivée sur la rotation R0 de l’Astrolabe, Karine Delord débarque munie de quelques instruments de géolocalisation miniaturisés et très légers (environ 2-3 gr).
On distingue ici les GPS des géolocalisateurs (GLS) :
Les GPS sont déployés pendant l’incubation pour un unique séjour alimentaire en mer et récupérés au retour au nid. Les données de déplacement récupérées nous fournissent des informations sur les zones préférentielles et les distances parcourues (jusqu’à 800 km environs pour les femelles cette année). Les aires exploitées peuvent varier d’années en années en fonction de l’état de la banquise pour cette espèce ‘pagophile’ (dépendant de la glace de mer). Les données vont permettre aux scientifiques de comprendre les paramètres qui impactent les trajets réalisés par les individus pour aller se nourrir en mer.
Les GLS (Global Location Sensor) fournissent des informations sur la localisation des individus en se basant sur les niveaux de lumière enregistrées par les instruments et permettent de suivre les animaux pendant plusieurs années. Les localisations obtenues grâce aux GLS, bien que d’une précision moindre que celles obtenues par GPS (100-150 km contre ~10 m) permettent d’obtenir des données sur une période beaucoup plus importante pouvant atteindre 4 ans. Pour des oiseaux qui parcourent régulièrement des milliers de kilomètres comme les pétrels des neiges, les données ainsi obtenues nous permettent d’appréhender des questions sur certaines périodes du cycle (post-reproduction) auparavant.
Un couple de pétrels
des neiges au nid. Photo : Pierre Guiart |
Ce suivi s’inscrit dans un observatoire à long-terme du vivant, observatoire SEE-Life CNRS, qui grâce à l’acquisition de paramètres de manière répétée dans le temps et l’espace nous permet de comprendre la dynamique des population, l’impact des changements de l’environnement sur les espèces et in fine d’évaluer l’état de santé des écosystèmes marins.
En plus de connaître l’écologie en mer des pétrels des neiges, dans le cadre de l’ANR Ecomigr (ECOlogy of MIGRants), un objectif est également de déterminer s’il existe des différences de comportement en mer entre les individus immigrants et les résidents (c’est-à-dire ceux nés dans l’archipel de Pointe-Géologie et ayant ensuite recruté dans cet archipel). Étant donné que tous les poussins de l’archipel sont bagués systématiquement chaque année depuis plusieurs décennies, les individus immigrants sont les individus non bagués se reproduisant dans les colonies d’études.
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