08 avril 2022

Première banquise et.....premiers sondages

La fin du mois de mars est généralement le signal du retour des températures basses permettant le début de la formation de la banquise. Un moment très attendu par Jimmy l'ornithologue, qui doit aller sur une ile baguer des poussins pétrels géant d'Antarctique avant leur départ vers la mi-avril. Autant dire qu'il y a un peu de pression......

Céline DUPIN/TAAF

Eau salée oblige, il faut une température de l'air de - 8° à - 10° minimum pendant quatre à six semaines et une température minimale de l'eau de mer de -1,8° sur un mètre de profondeur, pour que la glace de mer (la banquise) débute son embâcle (sa formation, par opposition à la débâcle, sa rupture).

Jean Philippe GUERIN/TAAF

Nous assistons alors progressivement au blanchissement (non pas de la campagne comme l'a si bien dit Victor Hugo) de la surface de l'océan. 3 phases successives : le fraisil comme ci-dessus, puis apparaissent les crêpes et enfin la phase de cimentation où l'ensemble se lie pour former une surface compacte.

Jean Philippe GUERIN/TAAF

L'évolution est extrêmement rapide dans un sens....comme dans l'autre. Au gré de la houle, des marées, des vents et des températures, cette première jeune glace se forme puis se casse, puis se reforme, puis se casse à nouveau.......Un cycle qui peut durer plusieurs semaines, mettant les nerfs à rude épreuve...

Jean Philippe GUERIN/TAAF

A ce stade évidemment, pas question de tenter de marcher dessus. Seulement quelques centimètres d’épaisseur, seuls les manchots s'y risquent sans grande conséquence en cas de rupture. L'humain, prisonnier de son ile des pétrels, observe, tantôt avec joie, tantôt avec tristesse...

Jean Philippe GUERIN/TAAF

Les crêpes (ou galettes, un bonjour à tous les bretons qui nous suivent 😉) sont aussi appelés Pancakes par les canadiens, Blinis par les russes et Sikuaq par les groenlandais. Un bel exemple ci-dessous. A ce moment, ils ne sont pas encore cimentés, on ne s'y risque toujours pas.

Jean Philippe GUERIN/TAAF

Un gros plan entre Fraisil et Pancake, ça ne donne pas envie d'y poser le pied, n'est ce pas ?

Jean Philippe GUERIN/TAAF

Comme on peut le constater sur la photo ci-dessous, la surface de la banquise est loin d'être uniforme. N'imaginez surtout pas une glace de patinoire.

Jean Philippe GUERIN/TAAF

Alors devant la pression mise par Jimmy (et surtout le besoin de sortir du bureau, soyons honnête), mardi 5 avril après midi, nous partîmes à quatre (Jimmy, Jean Philippe et Jérôme accompagnés de Céline la doc/photographe) pour effectuer nos premiers sondages de l'année, entre l'ile des pétrels et celle de Rostand. Rapidement rejoint par Nico le responsable technique....qui a ramené le bon foret ! C'est le début de saison, on tâtonne encore un peu, faut se chauffer.

Céline DUPIN/TAAF

Des micro-spikes aux pieds (crampons à glace amovibles) pour ne pas glisser, une perceuse, un énorme foret, un décamètre et un piolet, et nous voilà sur la banquise. Bon ok, on y va mollo pour la première descente. La baignade, c'est déjà fait et le léopard de mer rode toujours dans le coin....donc guère envie de se louper.

Céline DUPIN/TAAF

On commence modeste, juste au bord et il faudrait aller.....jusqu'en face ! Le personnel communal de DDU s'affaire, un qui bosse, trois qui regardent et une qui mitraille. 37 cm de profondeur ! Waouh, on est pas mal du tout ! (il en faut entre 20 et 30 pour marcher dessus en toute sécurité).

Céline DUPIN/TAAF

Mais ça ne dure pas longtemps. Au fur et à mesure de l’avancée et au terme d'une quinzaine de sondages, l'épaisseur de glace s'amenuise. Lorsqu'on arrive à 7 tous petits cm, on décide de stopper l’expérience. Vous noterez la position du perceur frileux dont on devine clairement qu'il n'a pas envie de passer à l'eau......

 

Céline DUPIN/TAAF
 

Pauvre Jimmy, promis on remettra ça prochainement. Le sondage de banquise va devenir une occupation quasi quotidienne pendant de nombreuses semaines pour élargir le périmètre des sorties, au fur et à mesure de l’avancée dans l'hiver. Les jambes vont pouvoir se dégourdir.

A DDU, c'est le Dista qui est le responsable des autorisations de sortie sur banquise. Une grosse responsabilité car les conséquences peuvent être graves.

30 mars 2022

Le service de secours et d'incendie

A DDU, notamment en hivernage, quoi qu'il se passe, tout se joue à 21 hivernants, dans le huis clos que constitue une base isolée durant huit mois. Pas de caserne de pompiers, pas de SAMU, tout doit se traiter avec les "moyens du bord".

Il en va ainsi pour le secours aux personnes, la lutte contre l'incendie et les opérations médicales. Et pour savoir faire si besoin, il faut se former et s'entrainer.

C'est l'objet des équipes "rescue", "incendie" et "hôpital", toutes composées de volontaires hivernants. 

Mathieu GOUSSIN/Institut Polaire Français

Pour la partie de la formation au secours (la "rescue"), cette année, nous avons pu bénéficier de la présence de François, guide de haute montagne à Chamonix. Il a enseigné à l'équipe "rescue" composée de 10 volontaires, les fondamentaux du secours en rocher et sur glace...

Céline DUPIN/TAAF

Après la phase théorique bien au chaud, on passe à la mise en pratique sur le terrain. Comment descendre une paroi et remonter un blessé qui aurait chuté, le tout en sécurité pour le blessé et les secouristes ?

Céline DUPIN/TAAF

Certains d’entre nous n'ont jamais fait d'escalade, il faut tout apprendre. Les exercices réguliers sont là pour ça. On varie les situations et les scenarii.

Céline DUPIN/TAAF

Au delà de l'équipe "rescue", lorsqu'il s'agit de brancarder, c'est la mobilisation générale sur la base. Avoir les bons gestes, ne pas aggraver la situation médicale du patient, le garder au chaud et en sécurité, ça c'est le travail de Céline, la toubib.

Jean Philippe GUERIN/TAAF

Et c'est parti pour un moment de transpiration malgré le froid extérieur...parce que pour ceux qui n'en ont jamais fait, le brancardage ça épuise vite les organismes !

Jean Philippe GUERIN/TAAF

Après le secours aux personnes, parlons de la sécurité des biens. La lutte contre le feu est un souci prioritaire à DDU. Il faut dire qu'avec la destruction par incendie de la première base française "Port Martin" en janvier 1952, c'est un sujet bien ancré dans les esprits. Mais faute de caserne de pompiers, ce sont les hivernants qui ont la responsabilité de lutter contre un éventuel sinistre.

Nicolas PERNIN/Institut Polaire Français
 
Si bien évidemment tous les hivernants sont formés à l'utilisation des extincteurs, pour attaquer un feu conséquent, on doit compter sur nos "six pompiers lourds" (équipés en tenue de feu), soutenus par nos "trois pompiers légers".
 
Nicolas PERNIN/Institut Polaire Français

Là aussi, exercices et alertes rythment les semaines pour aborder toutes les possibilités et connaitre en détail les différents bâtiments "sensibles" (dortoir, séjour, centrale électrique, stocks de nourritures ou de vêtements......).

Nicolas PERNIN/Institut Polaire Français

Troisième équipe enfin, celle de l’hôpital. Si Céline a de multiples compétences, pour autant, pour opérer au bloc, elle aura besoin d'assistants. Elle a donc formé et elle entraine régulièrement aux soins une équipe de 7 personnes.

Emmanuel LINDEN/Météo France

Ici, une séance d'initiation à la perfusion, Céline n’hésitant pas à payer de sa personne (perfusée par Laurent le gérant postal). Pour rappel, quelle que soit la blessure ou la pathologie, en hivernage, la personne ne pourra pas être évacuée de la terre Adélie (pas de possibilité d'avion ni de bateau). Il faudra gérer sur place, avec les moyens du bord et la compétence des hivernants. Un défi majeur.

Emmanuel LINDEN/Météo France

Équipes "rescue", "incendie" et "hôpital", le secours aux biens et aux personnes est en place à DDU, se forme et s'entraine en espérant n'avoir jamais à se mettre en œuvre en situation réelle.

Pour cela, nous insistons énormément sur la prévention des risques qui prend une place essentielle et devient presque une philosophie de vie. Prévenir pour ne pas avoir à guérir.  

Mathieu ROBERT/Institut Polaire Français

Heureusement, tout ça se fait dans la bonne ambiance comme la bonne humeur, liant le sérieux à la franche rigolade et contribue à agrémenter le séjour.

Céline DUPIN/TAAF

Céline DUPIN/TAAF

24 mars 2022

Les aurores polaires

C'est un marronnier de la base Dumont d'Urville mais c'est tellement beau et magique qu'on ne s'en lasse pas : l'aurore polaire. Appelée boréale dans l'hémisphère nord, australe dans l'hémisphère sud, l'aurore polaire fait partie des attendus incontournable de tous ceux qui séjournent un jour sous un ciel polaire.

Jimmy ALLAIN/Institut Polaire Français

Tout commence avec un contexte météorologique favorable, c'est à dire une nuit avec un ciel bien dégagé et sans lune pour diminuer la pollution lumineuse. C'est donc pendant l'hiver austral (de mars à septembre) que nous avons le plus de chance d'assister au phénomène. La longue attente dans le froid commence......

Emmanuel LINDEN/Météo France/Institut Polaire Français

 ....jusqu'au moment où le phénomène se produit. S'en suit alors une alerte générale sur la base pour prévenir le reste de l'équipe, les "couches tôt" comme les mordus du séjour, du billard et des jeux de société. On s'habille chaudement (ça caille sec en hiver à DDU notamment lors des nuits étoilées) et c'est parti....

Paul MICHAUD/Institut Polaire Français

Chacun y va de sa compétence et de la performance son appareil photo. Temps d'exposition, ouverture, zoom, focale.... ça discute technique pour réaliser "THE best picture" ! Si à l’œil nu le phénomène peut ressembler à ce que vous voyez ci-dessous  (juste au dessus des bâtiments en regardant vers l'est de la base).....

Paul MICHAUD/Institut Polaire Français

....avec un peu plus de professionnalisme, voilà ce que ça peut donner (c'est le même angle de vue, au même moment).

Jimmy ALLAIN/Institut Polaire Français

D'un point de vue scientifique, en vulgarisant le phénomène, l'aurore polaire se forme lorsque des particules issues de l'activité magnétique solaire (de type orage solaire) entrent en contact avec les couches atmosphériques soumises au magnétisme terrestre (on parle de la magnétosphère). Et c'est à proximité des pôles que le phénomène lumineux est alors le plus visible.

Paul MICHAUD/Institut Polaire Français

On retrouve sur les deux photos suivantes, qui sont toutes les deux prises au même moment (face au nord-est et à la piste du lion), la différence de traitement photographique (le dortoir est en bas à droite).

Paul MICHAUD/Institut Polaire Français
Jimmy ALLAIN/Institut Polaire Français

L'aurore polaire prend des couleurs variables où le vert reste très majoritairement dominant. On peut parfois observer du rose, du rouge, de l'indigo ou encore du violet. La différence des couleurs provient de la composition des gaz à l'altitude à laquelle se forme l'aurore (entre 100 et 300 km d'altitude en général).

Jimmy ALLAIN/Institut Polaire Français

Le phénomène est très changeant, peut se former puis disparaitre rapidement et donc ne durer que quelques minutes ou bien au contraire, demeurer en place plusieurs heures avec une cinétique d'évolution lente.

Paul MICHAUD/Institut Polaire Français

Pour les hivernants, c'est un moment d’émerveillement, le plus difficile étant de se décider à quitter son poste d'observation lorsque l’aurore joue les prolongations...

Emmanuel LINDEN/Météo France/Institut Polaire Français

C'est souvent le froid qui aura le dernier mot, bien avant la lassitude. Si l'on sait aujourd'hui prédire la potentialité d'apparition d'aurores grâce au satellite qui observe l'activité du soleil et en conséquence en déduire une carte de survenance associée à un indice de prévision, on demeure incapable d'en prévoir la durée.

Paul MICHAUD/Institut Polaire Français

Allez, encore deux petites photos pour le spectacle. Vous noterez pour ceux qui connaissent le secteur de la base (les autres, vous me croirez sur parole), que ce soir là, l'aurore s'est progressivement déplacée de l'est vers l'ouest.

Emmanuel LINDEN/Météo France/Institut Polaire Français

Jimmy ALLAIN/Institut Polaire Français

Vite au chaud.....en attendant la prochaine. Il parait, dixit les "anciens", qu'on finit par se lasser. Et dire qu'il y en a qui vont en Laponie uniquement pour en voir et....n'en voient jamais !

                                        (article réalisé avec l'aimable concours d'Emmanuel)

22 mars 2022

Sa majesté l'empereur est de retour

C'est le dimanche 13 mars que le premier manchot empereur a été aperçu à DDU. Un unique individu a pris ses premiers quartiers d'hiver sur l’ile des pétrels.....

Jimmy ALLAIN/ Institut Polaire Français

...bientôt rejoint par quelques dizaines d'autres installés plus à distance. Malheureusement pour nous, en l'absence de banquise, il est pour le moment impossible de nous en approcher pour effectuer les premiers travaux scientifiques.

Jimmy ALLAIN/ Institut Polaire Français

A DDU, il y a deux programmes scientifiques qui s'occupent notamment du manchot empereur : le P137 dont nous avons déjà parlé et le P109 dont l'hivernant TA 72 est Jimmy. Contrairement à toutes les autres espèces d'oiseaux (et oui, le manchot est classé dans la catégorie des oiseaux marins) qui quittent l'Antarctique au début de l'hiver, l'empereur y arrive....Bizarre non ?

Institut Polaire Français

La raison en est très simple et c'est  Jimmy l'ornithologue qui, lors d'un "jeudi de la connaissance", nous a dévoilé la réponse : L'empereur vit sur la banquise, contrairement aux autres oiseaux, y compris le manchot Adélie, qui vivent sur les rochers. Il a donc besoin de la banquise pour son cycle de reproduction. Sans banquise, pas de manchot empereur !

Jimmy ALLAIN/Institut Polaire Français

C'est un compte à rebours. Le poussin doit être autonome alimentairement et thermiquement parlant au moment de la débâcle (la disparition de la banquise), c'est à dire en décembre. Le cycle total (pariade, accouplement, ponte, incubation, éclosion, couvaison, émancipation, nourrissage) s'étalant grosso modo sur 9 mois, il faut donc que les futurs parents arrivent en mars au moment de l’embâcle (la formation de la banquise). Voilà qui explique pourquoi l'empereur est le seul oiseau en hiver à DDU. CQFD !

Institut Polaire Français

L'empereur se déplace aussi bien debout sur ses pattes que couché en glissant, mais toujours en file indienne comme nous l'avons tous vu dans le film "La marche de l'empereur" tourné à DDU et sorti en 2005 (que je vous invite à revoir). Mais au fait : pourquoi en file indienne ? Je livre la question à votre sagacité......et attends vos réponses dans la partie réservée aux commentaires...

Institut Polaire Français

Aujourd'hui, 45 colonies de manchots empereurs sont recensées en Antarctique, pour un total de 250.000 à 300.000 couples. Pour la colonie de DDU, après une forte chute dans la seconde moitié des années 1970, la population est aujourd'hui stabilisée entre 3 et 4000 couples (de 6000 à 8000 individus).

Institut Polaire Français

Monogame (par saison mais pas forcément avec le même partenaire d'une saison à l'autre), d'un poids adulte de 40/45 kg, l'empereur vit un peu plus d'une trentaine d’années et, à partir de sa maturité sexuelle (5 à 6 ans), revient tous les ans dans sa colonie d'origine pour s'y reproduire. Généralement un œuf par couple. A DDU, l'empereur est étudié depuis 70 années, ce qui constitue la plus longue étude mondiale.

Institut Polaire Français

Se nourrissant de poissons, de crustacés et de krill, généralement entre 50 et 100 mètres de profondeur, pour des durées de plongée de 15 à 20 minutes, il a déjà été mesuré à plus de 500 mètres de profondeur. L’empereur est suivi par transpondeur, petite puce insérée sous la peau et dont les données sont réceptionnées lorsqu'il passe sur des antennes disposées dans la glace.

Institut Polaire Français

L'acoustique joue un rôle important dans le fonctionnement du couple : au sein de la colonie, mâle et femelle se reconnaissent uniquement aux sons, émettant des cris différents selon le sexe et parfois même des appels de type "coup de clairon". C'est un des domaines d'étude des ornithologues de DDU.

Institut Polaire Français

De par son habitat sur la banquise, l'empereur est très sensible à l'évolution de cette dernière : Pas assez de banquise et il y aura trop peu de nourriture à proximité, ce qui constituera donc un problème majeur pour nourrir les petits. Trop de banquise et ce sont alors de très long trajets à pied qu’il lui faudra parcourir pour aller chercher la nourriture, avec le risque de s'y épuiser et ne pas revenir à temps.

Institut Polaire Français

L'empereur comme beaucoup d'espèces animales, est donc particulièrement sensible aux évolutions climatiques et aux conséquences de celles-ci sur la formation et la taille de la banquise. Cela conditionne directement le succès ou non de sa reproduction. Selon les projections actuelles, sans changement climatique rapide, la colonie de DDU aura perdu 80% de sa population en 2100.

                          (article réalisé grâce à la précieuse contribution de Jimmy)