22 mars 2019

Léopard de mer et prédation



La semaine dernière, Douglas nous expliquait les mécanismes et objectifs du transpondage des manchots Adélie. Virgil, notre deuxième ornithologue, nous présente aujourd'hui un article où il est encore question, pour son malheur cette fois, de cet oiseau poisson mais surtout d'un nouveau venu: le léopard de mer. Ce redoutable prédateur se trouve être à l'origine de graves déboires pour les jeunes Adélie rejoignant la mer, forts de leur récente autonomie et de leur livrée blanche et noire toute neuve.
Des photos rares et impressionnantes sur une situation que peu d'hivernants ont probablement eu l'occasion de vivre.


Léopard de mer et prédation



Aujourd'hui, nous vous proposons un petit cours naturaliste sur la Terre Adélie. A ne pas confondre avec naturiste au risque d'attraper froid (surtout en ce moment avec -5°C au max de la journée).
 Ici, on fait vite le tour (naturaliste donc) avec seulement 9 espèces d'animaux se reproduisant sur place: manchot empereur, manchot Adélie, pétrel des neiges, pétrel géant antarctique, damier du Cap, fulmar antarctique, labbe antarctique, océanite de Wilson, phoque de Weddell.
 
Manchot Adélie en fin de mue - Crédit photo: Virgil Decourteille

Pour nous changer les idées, l’office du tourisme envoie de temps en temps d’autres espèces pour des passages plus ou moins longs. En début de saison, nous avions ainsi un goéland dominicain. Les skuas locaux ont décidé de mettre fin à son séjour (plutôt radicaux ces skuas). Mi-janvier, nous avons eu la visite d’un manchot à jugulaire, sûrement venu pour acheter du terrain. Il est reparti le lendemain, peut-être que les Adélie ne voulaient pas de lui comme voisin. Fin janvier, une femelle éléphant de mer nous a rendu visite pendant une journée. Ces dernières semaines, c’est un léopard de mer qui s’occupe de l’animation locale. 

Léopard de mer - Il parait débonnaire et souriant - Ne vous y fiez surtout pas - Crédit photo: Virgil Decourteille




Sous l'eau - Moins engageant déjà ! - Crédit photo: Virgil Decourteille

C’est la fin de l’été, le froid arrive et la banquise va commencer à se reformer. Il est temps pour les poussins de partir. Ça tombe bien parce que ces poussins ressemblent fortement à de bons gros nuggets* pour nos amis les léopards. 

Fin février, c’est la période de mise à l’eau des poussins de manchots Adélie. Moment crucial de leur vie, le premier grand bain, le tremplin pour apprendre à chasser et à se déplacer en mer dans laquelle ils passeront la majeure partie de leur vie. De nombreux manchots se rejoignent non loin de la piste du Lion pour partir à l’eau. Ces derniers jours, il leur faut traverser une longue et fine couche de jeune banquise pour rejoindre la mer. Les bords de rives sont abrupts mais rien de bien compliqué normalement, une simple petite marche de santé. 
Sauf quand les léopards s’invitent à la partie. 

Les premiers temps, on a pu voir le léopard rôder le long du bord à attendre des manchots isolés sur des morceaux de glace à la dérive. 
Par la suite, de petits groupes se sont formés pour rejoindre l’eau libre. 
Cette première mise à l’eau est toujours compliquée pour les poussins. D’un côté, on se rend bien compte en les observant, prêts à se lancer, que la mer est un objectif incontournable mais, de l’autre, on voit clairement qu’ils ont une peur bleue de franchir le pas, hésitant pendant de longues minutes, voire de longues heures, avant de se décider. On peut les comprendre, tout ici leur est inconnu. 

Un petit groupe se rapproche finalement du bord de côte et s'engage sur la jeune banquise. 
Au même moment, on aperçoit la tête du léopard sortir de l’eau à l'extérieur de la zone englacée pour effectuer une petite reconnaissance. L’apparition est rapide. Il reprend sa respiration et disparait discrètement sous l’eau. On se doute qu’il n’est pas là par hasard. Il devrait donc frapper dans les minutes qui viennent. Nous avons le sentiment que quelque chose d'irrémédiable se prépare.

La traversée de l'angoisse - Crédit photo: Virgil Decourteille

Et c'est au tour du léopard de traverser la banquise, mais pas de la même manière que les Adélie. Venant du dessous, il passe à travers la glace en poussant avec sa tête pour la briser et capturer les petits manchots. Les quelques centimètres d'épaisseur de glace ne lui posent aucun problème. Le spectacle est incroyable, on observe la nature dans toute sa splendeur. C’est un peu comme voir un lion chasser dans la savane, c’est une scène cruelle mais tellement extraordinaire. 
 
Attaque du léopard à travers la jeune banquise - Crédit photo: Virgil Decourteille

Quand il rate son coup, il disparait de nouveau sous la banquise pour retenter ça chance. On peut voir ses déplacements par transparence sous la glace. La surface se déforme dès qu’il pousse. Cela nous permet de le localiser et même de deviner où il va frapper. Les attaques sont rapides et sa capacité à traverser le bouclier de glace de 5 à 10 cm d'épaisseur parait d'une déconcertante facilité.

Impact sous la glace - Crédit photo: Virgil Decourteille

Le danger se précise - Crédit photo: Virgil Decourteille

Cette fois, il est bien là ! Crédit photo: Virgil Decourteille

A chaque fois c’est la panique totale chez les manchots. Les mouvements sont aléatoires, le stress en fige certains au milieu de cette banquise fine. Au bout de quelques attaques, on se rend compte que l'on est finalement en présence de deux léopards et que chacun opère de son côté. Les manchots ayant choisi ce jour pour partir vers la mer ne seront pas très chanceux… En quelques heures, on verra une dizaine d'entre-eux se faire attraper. 

Une technique bien rodée - Crédit photo: Virgil Decourteille

La vie du manchot n'est pas toujours facile - Crédit photo: Virgil decourteille

Lequel choisir? Crédit photo: Virgil Decourteille
Et sinon? il ressemble à quoi ce redoutable léopard mangeur de nuggets*? Et bien à un phoque, mais avec une tête massive. Une fois que vous la voyez, vous ne pouvez pas vous tromper. Par ailleurs, les tâches brunes sur son corps sont bien marquées. Il mérite bien son nom de léopard. Le mâle fait la taille d’un phoque adulte et mesure 2,8 à 3,3 mètres pour un poids de 300kg. La femelle est plus grosse et mesure environ 4m pour 500kg. Quand les deux vous passent devant, la différence est flagrante !
Les léopards de mer passent La majeure partie de l’année dans le pack. Le pack, c’est cette ceinture autour de l’antarctique constituée de morceaux de banquise et d’icebergs. Quand ils en sortent c’est pour profiter des colonies de manchots (comme ici). On connait assez peu cette espèce, il semblerait qu’elle ne plonge pas très profond par rapport à d'autres espèces voisines (quelques centaines de mètres - à rapprocher des 1000 à 1500 m de l'éléphant de mer). Leur régime alimentaire est constitué de krill (la base de la chaine alimentaire de l’antarctique), de poissons et d’oiseaux. Quand on dit oiseaux, voyez surtout ici des manchots. Il n'est pas facile en effet d’attraper pétrels et damiers qui ne font que tremper le bout de leurs pattes pour se nourrir (sûrement parce qu’ils trouvent l’eau trop froide). 


Le léopard de mer dans toute son imposante splendeur - Mâle ou femelle ? Crédit photo: Virgil Decourteille
Nuggets*:cette appellation est vouée à ne pas effrayer les enfants sur la réalité du repas


14 mars 2019

Le transpondage 2019 des Adélies est terminé !

 Douglas, un des deux ornithologues de la TA69 développe dans cet article une présentation sur le suivi d'un oiseau qui a beaucoup intrigué le capitaine de vaisseau Jules Dumont d'Urville et ses équipages à bord des corvettes l'Astrolabe et la Zélée quand, en 1840, ils arrivèrent en vue de l'archipel des iles de Pointe Géologie. Le manchot Adélie, du nom de la terre nouvelle ainsi découverte, est le principal habitant historique de l'ile des Pétrels située sur ce même archipel et qui abrite désormais la colonie "Antavia".


Le transpondage 2019 des Adélies est terminé !

Mais en fait, c’est quoi le transpondage ?

C’est ça, en cours dans la colonie d’étude Antavia, vu par un skua (labbe antarctique) !
 


Figure 1 La colonie d’étude Antavia au mois de février 2019 - Crédit photo: Virgil Decourteille

Explications !
Un transpondeur, ou Pit-tag en anglais, c’est tout simplement une puce électronique, adaptée pour les animaux (les chats, les chiens… ou encore les manchots d’Antarctique !).
Inerte et sans batterie, elle est activée par un champ électromagnétique (par exemple créé par une antenne posée au sol), et va transmettre en retour un code unique qui lui est associé. Ce code, c’est la carte d’identité de l’animal, en l’occurrence le manchot Adélie pour ce qui nous concerne, dans le programme 137 « ecophys-Antavia ». Ce programme, soutenu par l’IPEV, est mené par des chercheurs du Département Ecologie, Physiologie et Ethologie (DEPE) de l’Institut pluridisciplinaire Hubert Curien (IPHC) à Strasbourg.



Figure 2 Un transpondeur - Crédit photo: Douglas Couet

L’objectif du programme 137 est d’étudier les évolutions au long terme des manchots Adélies. On souhaite comprendre comment ces animaux réussissent à vivre et à s’adapter dans cet environnement extrême, qui présente beaucoup de contraintes : de la nourriture qui n’est pas toujours identique d’une année sur l’autre (suivant des processus océanographiques), de la banquise qui peut être d’une longueur de 100 m à 100 km de leur colonie (il faut alors marcher et non nager, c’est très difficile pour un manchot !), parfois de la pluie… En résumé, une des questions qui nous taraude est : de quelle manière les ressources de l’océan et l’état de la banquise peuvent jouer sur la survie, le succès de reproduction, et la pêche en mer, de ces organismes étonnants ?



Figure 3 Un groupe de manchots Adélies adultes prêt à partir en mer pour se nourrir. Certains sont peut-être transpondés depuis 8 ou 10 ans...    Crédit photo: Douglas Couet

Pour cela, on a mis en place un suivi de la colonie, mais également un suivi beaucoup plus fin, à l’échelle individuelle, depuis plusieurs années. C’est là que le transpondage entre en action : on associe à chaque poussin qui nait dans notre colonie d’étude un transpondeur (un code unique, que lui seul possède), que l’on va pouvoir détecter dès son retour à la colonie, toute sa vie. On a de la chance car les manchots ont une grande tendance à revenir sur le site exact de naissance (ils ont un fort degré de philopatrie). Ainsi notre site d’étude, le canyon étroit d’Antavia, est équipé d’antennes à ses deux seules entrées. On aura donc au cours d’une saison de reproduction les entrées et sorties de tous les individus transpondés. C’est automatique, et ça ne nécessite pas de les recapturer une deuxième fois ! C’est de la technologie au service de l’ornithologie, sans le biais du baguage classique.
Le transpondage se fait donc au stade poussin, juste avant qu’ils ne partent en mer (on parle « d’envol »… même chez les manchots !), en février. C’est la fin de l’été, où il peut parfois faire froid, alors on chausse les bonnets et les gants, et on y va !
La pose du transpondeur nécessite une équipe de manchologues et de leurs manipeurs de l’extrême sans qui cette manip serait compromise. Cette année, Delphine et Douglas s’occupaient du transpondage, et Pierrick était à l’œuvre pour gérer les tubes de sang, et la prise de note. Nous avions pour nous aider à chaque séance deux manipeurs qui allaient les chercher dans la colonie et maintenaient les poussins. C’était l’occasion pour les personnes présentes sur base d’approcher de près ces petits animaux de quelques kg. Le transpondeur est posé en sous-cutané dans le bas du dos entre la cuisse et la queue, à l’aide d’une aiguille désinfectée. Chaque poussin est également pesé, mesuré et une prise de sang est faite pour notamment le sexer, et faire des études de génétique et d’isotopie.


Figure 4 Capture du poussin "en crêche" - Crédit photo: Nicolas Braibant

 

Figure 5 Pierrick et son matériel pour les prises de sang - Crédit photo: Nicolas Braibant



Figure 6 Delphine et Mervyn en pleine prise de sang - Crédit photo: Nicolas Braibant

Cette année fut une très bonne année pour les manchots Adélie, puisque 268 poussins de la colonie d'étude ont été transpondés et sont allés à l’envol (c’est-à-dire rejoindre la mer !). L’année dernière, moins de 20 avaient réussi à partir en mer, à cause des conditions très difficiles de banquise.
Année après année, nous avons donc une belle base de données qui se constitue, avec maintenant plus de 2 000 manchots transpondés à Antavia !
Dans un prochain article, je vous présenterai quelques petits résultats sympas que le transpondage peut nous donner sur la vie des manchots... Big brother is watching you !

Douglas Couet – VSC Ecophys-Antavia p.137 – TA69


06 mars 2019

La MissionTA69

Crédit photo: Mervyn Ravitchandirane - IPEV

28 février 2019

Et soudain, le silence...

Cette fois c'est au tour de Charles, notre mécanicien garage, de nous faire part de ses impressions à l'occasion du départ de l'Astrolabe de DDU pour la rotation R4, marquant ainsi la fin de la campagne d'été 2018/2019. Un moment fort pour tous.



Et soudain, le silence...

Vendredi 22 février, 06h00.
 Sortant du dortoir, je me prépare à aller prendre le quart à la centrale électrique. Le soleil est déjà haut dans le ciel et brille sans concurrence, aucun nuage d’un horizon à l’autre. Le vent est tombé, la mer est plate, sans une ride. La température est agréable, environ cinq degrés négatifs. Rien à voir avec la veille. 

Mais quelque chose a changé: tout est calme et tranquille.
Les Adélies se font rares sur le haut de la base. Pas un véhicule ne circule. L’hélico est parti. Un curieux sentiment me gagne.  Je suis frappé par le silence. Je n'y avais pas prêté attention jusqu'ici.

Tout cela, je le redécouvre dans la fraicheur du matin: ça y est, l’hivernage a commencé.
Depuis la veille au soir, nous sommes vingt-trois. Vingt-trois hivernants isolés sur un morceau de rocher, seuls pour huit mois sans ravitaillement possible. La base permanente littorale la plus proche de Dumont d'Urville est australienne (Casey) et se trouve à plus de 1000 km à l'Ouest.

L'Astrolabe a appareillé hier à 21h30 pour son ultime rotation de la saison, emportant avec lui les derniers campagnards d’été. Dans la pénombre naissante, nous saluons le départ avec quelques fumigènes. L’image est exceptionnelle et le temps très antarctique. Un vent catabatique bien établi traverse les couches de vêtements, et le plafond nuageux assez bas cache la lune.
R4 - Embarquement des derniers campagnards d'été à bord de l'embarcation de l'Astrolabe

 R4 - Ils sont partis.  Crédit photo: Gaëtan Heymes
R4 - Un salut digne de ce nom. Crédit photo: Gaëtan Heymes









Après le départ du bateau et à l'occasion de la remontée vers le séjour, un sentiment d’euphorie  s'est fait sentir. L'hivernage... trois mois que nous l'attendions, un peu plus même pour les premiers arrivés. Heureux. Le plaisir du moment nous incite à le prolonger un peu plus tard dans la nuit et à partager ces nouvelles impressions.

Le samedi suivant, avant de prendre les dispositions pour fermer le dortoir d'été pour la mauvaise saison, un barbecue nous rassemble sur la terrasse du bâtiment, sous un soleil magnifique et un vent presque inexistant. Moment de cohésion apprécié pour marquer le début de cette nouvelle période du séjour. Sur la mer d’huile qui nous sépare du continent, on observe les premiers pancakes de glace, début du processus de formation de la banquise. Le léopard de mer, présent dans notre zone depuis quelques temps, vient former quelques rides sur la surface plane de l’eau. Le moment est génial, le temps semble suspendre son cours, les rires fusent autour de la table. Bertrand, notre chef cuisinier, s’est surpassé comme d’habitude.

Sur la terrasse du dortoir d'été

Une belle tablée








Vue sur le mât "iono" (ionosphérique) - Crédit photo: Gaëtan Heymes

Bertrand au travail

DDU est maintenant isolée pour les huit prochains mois. Malgré cela, les premières heures  de l’hivernage sont magnifiques et me laissent des souvenirs uniques et des images plein la tête.

20 février 2019

RAID 3

 Cet article, initialement destiné à ses amis et proches, a été rédigé par le docteur Julien Cartier, médecin du Raid terrestre logistique n°3 de la campagne d'été 2018-2019.
Récemment encore chef de pôle Anesthésie - Chirurgie - Réanimation au centre hospitalier de Montélimar, il se définit lui-même pudiquement (au vu de ses nombreux diplômes) comme "Réanimateur Médical et Médecin d'Expédition".
Tombé tout petit dans la marmite commune TAAF/IPEV, il a été successivement, entre autres lieux et fonctions: médecin adjoint au siège des TAAF, médecin de bord du Marion Dufresne à l'occasion de nombreux embarquements, médecin hivernant à Crozet et enfin médecin d'Expéditions (pour l'IPEV cette fois) en 2015, 2016/2017 et 2018/2019. Excusez du peu...
Sous le surnom de "La seringue" (hérité de son premier périple à bord du MD) Julien nous fait vivre de l'intérieur le Raid, parti de Cap Prudhomme le 16 janvier pour rallier Concordia le 25, en repartir le 28 et revenir au "port base" le 04 février. Du beau, du rare... et à ma connaissance de l'inédit.

                                                                                                                                  Le Dista


L'article est précédé d'une petite présentation technique du Raid effectuée par Patrice Bretel, Directeur technique Infrapol, responsable IPEV à DDU et en charge des opérations en Antarctique:


 "Le Raid a été inspiré des expériences passées notamment américaines mais aussi françaises avec, dès les années 50, les premières explorations vers l'intérieur à bord de véhicules à chenilles, les weasels, équipant les Expéditions Polaires Françaises. La construction de Concordia dans les années 90 a été le déclencheur du développement de raids logistiques lourds, véritables convois de tracteurs et de traineaux. Il a fallu imaginer cette caravane du désert pour transporter tout le matériel nécessaire à la construction de la base franco-italienne située à Dôme C à 1100 km vers le Sud et 3300 m d'altitude. Patrice Godon fut le principal acteur de ce développement. Ce sont aujourd'hui 2 à 3 raids par saison qui alimentent Concordia en matériel de construction, matériel scientifique, avitaillement et surtout carburant. Spécialité de l'Institut Polaire Français, le raid objet de l'article qui suit est le 66ème parti vers Concordia et 3ème de cette campagne d'été 2018-2019. Cette aventure logistique et humaine est coordonnée par le service Infrapol de l'IPEV avec le concours de contractuels expérimentés aux compétences si particulières et qui reviennent chaque année pour cette aventure polaire sans cesse renouvelée".
                                                                                             

Le 05/02/2019, Cap Prud'homme:

La seringue, en version Roman-Photos !

On a bien trop vite oublié le charme des roman-photos !
Bon, je l’avoue c’est surtout parce qu’on vient juste de rentrer et que je n’ai pas eu le temps de taper tout ce que je voulais vous écrire que je prends cette solution pour vous donner qq nouvelles !
Et puis, vous êtes nombreux à me demander des photos, alors puisqu’on est rentré hier soir à Cap Prud’homme, je profite d’un peu plus de capacité mail pour vous faire parvenir ces qq clichés de notre RAID…


Un RAID, c’est avant tout, ça… La vue que j’aurai pendant presque 3 semaines ! Relié au chef de convoi, nous traînons derrière nous un long attelage comprenant, entre autres, notre caravane Vie.


Et le soir, le charme des levers de lune sur l’immensité du continent blanc…


Cadeau de départ de l’équipe para-médicale de Montélimar ! Je vous emmène avec moi !


La rencontre avec les Sastrugis… Magnifiques formations de neige sculptées par le vent.


Mon tracteur et son convoi dans les Sastrugis…


Encore le vent qui joue les sculpteurs…


Lame de Sastrugis


A gauche, caravane Énergie (groupe, fondoir, douche et WC)
A droite, caravane Vie (cuisine, chambre, infirmerie)
A l’extérieur, les caisses aluminium à droite sont mon congélateur !


Le grand Blanc…


Ça se complique, White out…

L’intérieur du « cockpit »


Arrivée à Concordia !


Parfois être devant et avoir l’horizon devant soi !


Ou derrière et regarder les caravanes dodeliner dans les « vagues »…


Penser aux copains !


Retrouver la Nuit… Lumières Polaires…


Garage du soir…


Retour à la côte : Polynie, Pack, et Icebergs.


On l’a bien mérité celui-là ! Une super équipe !

La seringue reprend du service !

Campagne d’été 2018-2019…
Le 22/01/2019, Tracteur :
Route Cap Prud’homme → Dôme C / 417 km avant Concordia
72°S 131°E
Alt 3056m
Temp – 39°C ce matin
Soleil, fins nuages d’altitude, légère brume au sol, vent d’Est faible à modéré
Tracteur n°13, 2è position, tracté par le 14.
T° moteur 75°C, T° échappement 400°C, T° boite 40°C
Conso moy 5,71 l/km
79 km parcourus depuis ce matin
Vitesse moy 12,4 km/h
Nous y voilà , la barre des 3000m d’altitude dépassée, et avec elle les températures qui
chutent. Pour autant, rien d’insupportable. Le soleil brille, l’air est sec, le vent discret. Nos habits
nous protègent parfaitement pour ces conditions. Gare toutefois à ne rien oublier, gants, tour de cou,
bonnet, polaire, et lunettes.
Nos visages se sont transformés. Pour certains un peu plus barbus, pour tous tannés par le
soleil qui inonde nos cabines du matin au soir.
Notre bande de « prof de ski » avance donc tranquillement, au gré des pannes qui
surviennent ou au contraire nous laissent tranquille. Après un début « 1 panne/jour », et un tracteur
abandonné sur le bord de la route, nous avançons maintenant sans trop de problème. Nous
dépassons parfois les 130 km/j !
En atteignant cette altitude, nous avons rejoins la zone ou la neige est souple, pulvérulante.
Les sastrugis sont bien moins nombreux. A partir de maintenant la sortie de route est strictement
interdite. En effet, le passage année après année des convois au même endroit à permis d’obtenir une
route bien tassée et roulante, sans risque d’ensouillage. Par contre, cette route s’est peu à peu élevée
par rapport au niveau du sol et on obtient des bas côtés proches de 1m de haut. Un tracteur qui
sortirait de la route entraînerait ainsi toutes ses charges dans le devers, et à coup sûr par terre. C’est
déjà arrivé par le passé, et personne n’a envie de revivre çà (timons cassés/tordus, containers à
vider, remettre debout, re-remplir, … tout cela dans le froid intense…). L’attention de tous est
requise.
Le rythme des journées est toujours le même (extrait de « La seringue » en 2014-2015 :
- 6h45 : levé (pas 2 mn de plus sinon çà fout le bordel pour toute la suite).
- 6h48 : je dis bonjour à D devant le groupe, je file sous la douche.
- 6h58 : j'enfile des habits propres (enfin si il m'en reste...).
- 7h00 : je débarrasse la table du petit dej, et prévois le repas du midi.
- 7h05 : ménage de la cuisine, rapide.
- 7h10 : rapide nettoyage de chicots, pause technique (pipi dans le jargon d'ici).
- 7h15 : je monte dans le tracteur.
- 7h20 : après avoir attelé mes charges, attelé au tracteur qui me précède, relevé mon
rideau, ... on décolle!
- 10h30: première pause technique sur la route.
- 10h32 : "- Julien t'es prêt? On y va! - Ok!"
- 13h30 : arrêt du convoi. Je saute du tracteur, baisse le rideau, cours au "magasin", c'est à
dire notre « super U » à +4°, qui est donc un container... que l'on chauffe! J'y prends qq produits
frais, puis je cours à la cuisine faire chauffer le repas. Le café coule, je jette un oeil sur le repas du
soir à venir, et à 13h40 tout le monde arrive à table.
- 14h30 : la cuisine est rangée, balayée, nous sommes à nouveau dans nos tracteurs, rideau
relevé, et c'est reparti!
- 17h30 : pause technique (2mn).
- 20h : on dételle, on se gare au "parking". Les uns sont de fiouls, les autres réparent ce qu'il
y a de cassé dans la journée, ... etc... et moi je me lance en cuisine.
- 21h00 : arrivée progressive de tout le monde.
- 22h15 : fin du repas, il faut tout ranger, nettoyer, et anticiper pour les repas du lendemain.
- 22h45 : lavage de chicots, pause technique... C'est la queue devant la douche!
- 23h00 : voir rapidement les patients si il y en a...
- 23h15 : se glisser bien au chaud dans son duvet, et fermer les yeux tellement heureux d'être
là!!!!).
Je m’éclate toujours autant, voire chaque année un peu plus, en cuisine. Je connais
maintenant bien mon matériel et mes produits. Je connais également les goûts et habitudes de mes
« clients ». J’ai bien évidemment toujours une base de cartons congelés, avec un repas complet à
l’intérieur. Le « jeu » est d’améliorer tout cela avec des produits frais, voire de remplacer le repas
prévu par une improvisation. Cette année, j’ai ainsi pu proposer une soupe maison à tous les repas
(sauf les 3 derniers par pénurie de légumes), un légume frais à chaque repas, 1 « amélioré » par 48h
(St Jacques, Foie gras, Chantilly maison, …).
Le seul évènement un peu moins rigolo de cette montée, c’est qu’ayant abandonné un
tracteur sur le bord de la route, nous devons à tour de rôle aller passer une demi-journée dans la
caravane pendant que le convoi avance. Nous étions 10 conducteurs, pour 10 places assises dans les
tracteurs, donc un tracteur en moins = 1 conducteur « off » dans la caravane. Et ce qui pourrait
paraître comme une demi-journée de repos est en vérité une pénitence. On pourrait comparer çà à
l’ancien Astrolabe. Être enfermé 6h durant dans un container qu’on valdingue à droite, à gauche, en
haut, en bas au grès des vagues de la route. On ressort de là groggy et épuisé ! Heureusement, on a eu à le faire seulement une à deux fois par personne.
Sinon, en théorie, chacun est au volant. 11H durant, chacun conduit sa propre machine (sauf
les dameuses qui elles sont doublées). C’est là une partie très singulière de cette aventure. Un
mélange entre une promiscuité majeure (10 dans une caravane, manque plus que les guitares et c’est
les Gipsy King) et la solitude des heures de conduite, seul au milieu d’une immensité blanche à
360°. A part le train de cuve qui me précède, et celui que je tracte, j’ai sur 360° le même paysage
blanc qui s’étire à l’infini. Seul le cordon, sorte de congère artificielle qui nous sert de fil d’Ariane,
est là pour nous rappeler que nous sommes bien sur la Route.
Quand je dis le même paysage à l’horizon, çà n’est que partiellement vrai. En effet, au fil
des kilomètres, et au gré de la lumière, on se croirait soit sur une mer déchaînée, soit sur un lac de
Montagne avec seulement un léger clapotis, qui tous 2 se seraient figés en l’espace d’un dixième de
seconde. Comme si le temps et le froid avaient tout arrêté.
La Route à partir de là est en théorie tracée presque parfaitement droite pendant 500km. En
tout cas, elle était tracée droite en 1995. Hors nous sommes sur une calotte glaciaire, qui bouge, vit,
glisse, transporte, … Ainsi, notre convoi avance maintenant d’un mouvement presque « reptilien »,
le serpent du RAID progresse lentement vers Concordia. Une tête, quelques cuves, une élingue, et
un long corps comprenant des dizaines de containers telles des vertèbres sillonnant le désert glacé.
Le serpent dandine dans le grand blanc.
Les heures défilent entre musique, podcast, méditation, écriture, et pensées qui divaguent…
Une mention spéciale pour l’écriture qui dans le tracteur s’avère périlleuse, entre les secousses
permanentes et l’attention de chaque instant pour ne pas sortir de le Route !
Combien de personnes peuvent aujourd’hui s’accorder 11h par jour pendant 20 jours, pour
soi, avec soi ? C’est à chaque fois la même émotion de rentrer dans le tracteur le matin, fermer la
porte, mettre le contact, et se mettre en route. Je ne peux alors jamais prédire où m’emmèneront mes
pensées, et chaque journée est une surprise, parfois miraculeuse, parfois peu productive.
J’aime ces moments qui me permettent ce temps pour moi mais aussi pour m’enrichir. Les
podcasts ouvrent l’univers infini de la connaissance et des découvertes. C’est un réel plaisir.
J’imagine que j’aurais la même sensation si je m’installais confortablement dans un fauteuil pour
bouquiner 11h durant… mais j’avoue, je ne m’accorde jamais ce temps là.
Je passe ainsi d’émissions scientifiques, à des chroniques historiques, des podcasts
anglophones, aux radios libres Drômoises ou Savoyardes ! J’aime.
Et puis il y a toutes ces heures pour penser, à rien, aux autres, à soi. Au mois qui ont précédé,
à ceux à venir.
Chaque année, il y a aussi la « BO » de chaque RAID. Une musique qui, sans vraiment
toujours pouvoir l’expliquer, colle parfaitement avec l’humeur du RAID, et qui vibre et résonne
dans l’immensité blanche. Cette année, ce fut « Radiate », de l’artiste Jeanne Added. Aérien,
écorché, qqchose de nouveau dans l’univers sonore.
L’univers sonore du RAID est d’ailleurs une particularité, car alors qu’on s’attendrait à
éprouver le grand silence assourdissant dans ce désert glacé, et bien c’est tout le contraire. Depuis
que j’ai quitté la France, mon univers n’est fait que de bruits, permanents. Ici le bruit, c’est la Vie.
Car oui, que ce soit sur l’Astrolabe, sur la base de Cap Prud’homme, ou sur le RAID, jamais le
moteur ne doit s’arrêter. Sur l’Astrolabe, le black out vous projetterais dans le tumulte des flots sans
manoeuvre possible, et sur les base ou le RAID, pas de groupe électrogène = pas de chauffage et pas
d’eau. Ici, le bruit c’est la Vie. Et je ne vous parle pas des tracteurs où parfois c’est le casque antibruit
qui permet de mettre les oreilles transitoirement au repos. Mais on s’y habitue! Le
ronronnement du groupe devient familier, on entend quand il tousse ou dérape. D’ailleurs, comme
chaque année, ma première nuit au calme à mon retour en métropole, je sais que je dormirai mal.
Pas de bruit = pas de Vie. Il faudra me ré-habituer au silence.