18 octobre 2019

Du lourd sur la banquise

Septembre. Le temps est globalement froid et peu venté avec des températures moyennes de l'ordre de -18°C, inférieures aux normales de saison. Plutôt ensoleillé aussi. Une exception en milieu de période néanmoins, avec une violente tempête et des vents à près de 200 km/h accompagnés et précédés d'abondantes chutes de neige. On est en Antarctique tout de même!

Concernant la banquise, la situation est stable depuis août avec une mer libre située à environ 500 km de Dumont d'Urville. Un fait notable, consécutif à l'épisode tempétueux cité plus haut est quand même à signaler: la polynie la plus proche, située à environ 70/80 km des Pétrels jusque là, s'est rapprochée et se trouve désormais à une vingtaine de kilomètres dans le Nord de la base. Bonne nouvelle pour le nourrissage des jeunes de notre colonie de manchots "Empereur", les parents n'auront pas à s'épuiser pour trouver un site adapté à la pêche sous-marine.

La glace de mer, favorisée par un froid bien installé, est de bonne qualité et d'une épaisseur homogène de l'ordre de 1,50 m. Cette situation est propice aux opérations logistiques qui s'annoncent.
En effet, le début de la campagne d'été se rapproche et il est temps de prendre les dispositions préalables à l'arrivée du premier avion Basler attendu le 1er novembre sur la piste D10 des hauts de cap Prudhomme. Celui-ci devrait déposer sur sa piste de neige et de glace un premier contingent de 18 campagnards d'été surmotivés venant se joindre à l'équipe d'hivernants en place, dans un isolement complet depuis 8 mois. Les raids terrestres vers l'intérieur du continent, scientifiques, ou logistiques au profit de la station Franco-Italienne de Concordia, vont en effet partir très vite et en tout cas avant que l'Astrolabe n'accoste au Lion (ou quelque part le long de la banquise) à l'occasion de sa première rotation 2019/2020 (R0).

Les raids terrestres sont consommateurs de gazole. De beaucoup de gazole. Concordia va également devoir être réapprovisionnée après les longs mois d'hivernage. Le combustible va donc constituer l'essentiel du fret à transférer entre les installations de stockage du Lion à DDU et celles de D0 à cap Prudhomme (PDH).

Le 18 septembre, un Kässbohrer (dameuse) est "déshiverné" de son lieu de stationnement à PDH et ramené sur base à travers la banquise. Il va permettre de réaliser la phase préparatoire aux transferts à venir: aménagement des accès à/sur la piste du Lion et aux points D0, D1 et D3 de Prudhomme ainsi que des axes de transit sur la banquise.

Le "Pisten Bully" (Kässbohrer) en route vers DDU - Crédit photo: Nicolas Braibant

A l'intérieur du "Kass" - Crédit photo: Virgil Decourteille
Dès que connu le dimensionnement des opérations logistiques souhaitées par l'IPEV, il apparait que l'importance du volume de gazole à acheminer d'un site à l'autre (environ 400 m3) ne permettra pas de les réaliser avec les seuls engins disponibles sur base. Il va être nécessaire d'avoir recours à du "lourd".

La circulation sur la glace de mer en Terre Adélie est cadrée par un arrêté de la Préfète des TAAF, Administratrice supérieure des terres australes et antarctiques française. Celui-ci stipule que le chef de district de TA est autorisé, lorsque l'état de la banquise s'y prête, à y faire circuler des véhicules de traction d'une charge maximale de 10 tonnes. La charge tractée quant à elle ne doit pas dépasser 20 tonnes et une élingue d'une longueur minimum de 10 m doit être mise en place entre elle et le véhicule tracteur pour éviter une trop forte concentration des poids.
Dans le cas présent, nous allons utiliser deux tracteurs "Challenger" de 15 tonnes appartenant au pool des véhicules de PDH affectés aux raids.
Un arrêté dérogatoire est donc demandé au siège des TAAF en ce sens. Il est publié rapidement.
Dès lors, les opérations peuvent démarrer.

Les Challengers 6 et 7 sont eux également "déshivernés" et rejoignent l'ile des Pétrels.

Arrivée des Challengers - Crédit photo: Alain Quivoron
Pas de camion citerne en Terre Adélie. Dans un premier temps, il va falloir trouver des contenants pour le gazole et, là encore, la solution se trouve dans le parc des convois du raid. Bien alignées sur une même file au bord de la piste de D3, non loin des caravanes et des engins divers en stationnement, 13 cuves de 12 m3 montées sur traineaux attendent sagement la campagne d'été. Après un déneigement conséquent à l'aide du Kass puis à l'huile de coude, elle sont descendues une à une jusqu'à la banquise via D1 puis D0. Le tout avec un luxe de précautions sur une pente parfois raide et glacée, de cette belle glace bleue que l'on voit beaucoup ici, préalablement recouverte d'une bonne couche de neige par le Pisten Bully. Un Challenger tire. Le Kass est positionné en frein à l'arrière avec une élingue pour retenir la cuve en cas de besoin. Une à une, ces dernières sont ensuite remorquées jusqu'au Lion où elles vont être placées au plus près des réserves fixes contenant le gazole livré par l'Astrolabe l'été précédent.

Arrivée d'une cuve vide près de la piste du Lion sur fond de manchotière - Crédit photo: Alain Quivoron
Pendant ce temps, le travail s'organise sur le site et le matériel nécessaire au pompage est disposé. Les volontaires ne manquent pas pour donner la main à l'occasion de cette activité nouvelle que beaucoup ont à coeur de découvrir. Un peu odorante peut-être... La base va vivre quelques jours avec cette odeur de gazole qui imprègne tout.

Préparation du matériel sur le site de pompage du Lion - Crédit photo: Alain Quivoron
Durant leur remplissage, les cuves sont sondées régulièrement pour s'assurer de ne pas dépasser le "juste" niveau au delà duquel elles risqueraient de déborder durant leur voyage retour vers PDH en raison des irrégularités de la piste et des mouvements des véhicules tracteurs, aussi précautionneux que puissent être leurs conducteurs. Les cuves pleines vont d'abord servir à saturer les réserves fixes du site de pompage/stockage de D0 puis y seront ramenées pleines à l'issue pour permettre la constitution d'une provision de carburant la plus importante possible dans la perspective des prochains raids.

Remplissage/sondage des cuves au Lion - Crédit photo: Alain Quivoron
Une fois remplies, les cuves sont redescendues sur la banquise et reprennent la route de PDH. Pour la descente du Lion vers la banquise et compte tenu du poids de la charge remorquée, le Kass est, là encore, positionné en frein jusqu'à ce que l'attelage ait rejoint la surface plane de la glace de mer.

Cuve pleine descendue du Lion - Ile des Pétrels et base en arrière plan - Crédit photo: Alain Quivoron
En route vers Prudhomme:

Challenger n°7 et cuve pleine - Crédit photo: Alain Quivoron
Transfert en cours - Prudhomme au fond - Vue prise de la station météo de DDU - Crédit photo: Alain Quivoron
Dans le Challenger n°7 - Crédit photo: Alain Quivoron
Non loin de Prudhomme - Crédit photo: Alain Quivoron
Largage de l'élingue du "frein Kass" après descente d'une cuve de 17 m3 - Crédit photo: Virgil Decourteille
Stationnement de la dernière cuve pleine sur le site de stockage/pompage de D0 à Prudhomme - Ile des Pétrels et DDU au fond - Crédit photo: Alain Quivoron
A l'issue de ces opérations logistiques sur la banquise, ce seront 385 m3 de gazole, deux contenants supplémentaires de 17 m3 et 3 containers qui auront été transférés de DDU vers PDH. C'est un bon début pour la campagne d'été qui s'annonce.

07 octobre 2019

Etre menuisier à DDU


Après Virglas et Dougil les ornithologues et Tony le boulanger/pâtissier, c'est au tour de Raphaël, notre menuisier, de nous parler de son métier à Dumont d'Urville avec ses mots à lui et une passion
bien perceptible.

Etre menuisier à DDU

Bonjour à tous. Je me présente : Raphaël Masson. J’ai 23 ans et je fais actuellement partie de la 69ème expédition polaire en terre Adélie sur la base Dumont d’Urville, en tant que menuisier.

J’ai appris à travailler le bois chez les compagnons du devoir en tant qu’apprenti puis en faisant un tour de France qui m’a donné l’opportunité d’être diplômé d’un brevet professionnel.

J’étais volontaire pour un départ en Antarctique depuis plus de 3 ans, pour avoir accès à quelque chose d'inaccessible voire d’irréel, et aussi pour dépasser mes limites. Autant vous dire que ne suis pas déçu.

J'ai appris l'existence de l'hivernage en Antarctique grâce à un compagnon charpentier, qui lui-même a fait un séjour pendant la 64ème mission.

J’ai donc postulé pour un hivernage en décembre 2017  auprès de l’Institut polaire français  Paul Emile Victor (IPEV).
Après avoir passé l’étape de l’entretien professionnel et les tests médicaux et psychologiques,  place au voyage via Hong Kong et l’Australie. L’arrivée à Dumont d’Urville a lieu le 9 décembre 2018 après une traversée de quelques jours depuis Hobart sur l’Astrolabe. C’est une joie immense, un rêve qui me paraissait irréalisable. 

En période d'hiver, je suis le seul menuisier sur base. Je travaille en autonomie et l’ensemble de mon programme a été défini durant la campagne d’été précédente. 
 Je dispose d’un atelier d’une vingtaine de m2 équipé d’un combiné, d’une scie à panneau murale et d’une scie à ruban ainsi que de pas mal d'outils portatifs.
 
La "Meuse" - 1 - Crédit photo: Alain Quivoron

La "Meuse" - 2 - Crédit photo: Alain Quivoron

La "Meuse" - 3 - Crédit photo: Alain Quivoron
Chaque année, l’inventaire de  mon stock, que ce soit de bois, de plexi ou de quincaillerie doit être mis à jour et j’effectue  les commandes de ce qui pourrait être utile pour l'hivernage suivant.

Parmi les tâches qui me reviennent, il y a la surveillance régulière de toutes les portes, fenêtres et ouvertures au cas où une quincaillerie, fragilisée avec le gel, soit à réparer ou à remplacer. Il y a également la fabrication de meubles.
Cette année par exemple, j’ai fabriqué trois bibliothèques, une énorme table basse, une cuisine…
 
La cuisine de Biomar avant - Crédit photo: Virgil Decourteille


La cuisine de Biomar après - Crédit photo: Virgil Decourteille
 
Table basse du dortoir d'été avant - Crédit photo: Raphaël Masson

 
Table basse du dortoir d'été pendant - 1 - Crédit photo: Raphaël Masson

 
Table basse du dortoir d'été pendant - 2 - Crédit photo: Raphaël Masson
 
Table basse du dortoir d'été après - Crédit photo: Raphaël Masson

 
Grande bibliothèque du séjour vide - Crédit photo: Alain Quivoron           





 
Grande bibliothèque du séjour garnie - Crédit photo: Alain Quivoron


Bibliothèque du salon - Crédit photo: Alain Quivoron

 Ce que je fabrique ici n’est pas d’une très grande complexité mais l’environnement créé des complications qui sont parfois très frustrantes. Elles sont malgré tout bénéfiques à mon apprentissage. Depuis le début du séjour, je dois me creuser la tête pour certaines méthodes de fabrication et, même si je sature lorsque le soir arrive, j’adore ça. Créer quelque chose à partir de peu  avec des moyens limités, c’est magique.
Une fois l’ouvrage terminé, quel plaisir de pouvoir le contempler. Même s’il n’est jamais parfait et qu’on trouve toujours le petit truc qu’on aurait pu faire différemment et mieux. C’est beau !
Faire du beau en travaillant avec ses mains, il n’y a rien de plus excitant et je suis très heureux d’avoir pu mettre une partie de moi dans ces travaux. Qui plus est au bout du monde. C’est une expérience unique.

Raphaël

30 septembre 2019

Plis philatéliques



C'est de poste (au sens courrier) dont il est question aujourd'hui et, plus exactement, de gérance postale. Et oui, le petit village de DDU dispose d'un établissement de ce type. Qui a dit que le service public était en perte de vitesse?
Patrice, notre gérant postal/coopérateur et par ailleurs photographe passionné, nous parle ici des plis philatéliques qu'il imagine et réalise en Terre Adélie dans le cadre de ses fonctions sur base, et nous invite à en découvrir quelques uns.


Plis philatéliques
 

Comme chaque année, la Gérance Postale de DDU élabore des plis philatéliques spécifiques ou particuliers (au final peu importe l’appellation) afin de relater certains faits marquants de l’hivernage et de la mission en cours. 

Quels sujets figurent sur ces plis ? 

Des faits techniques notables comme, par exemple, la révision des « 20000 heures » du G.E n°2 (groupe électrogène) de la Centrale électrique ou l’arrivée du Kässbohrer (dameuse destinée à la préparation des pistes de neige et glace) à Dumont d’Urville. Cette arrivée marque le début d’entrée dans le vif du sujet de préparation de la campagne d’été et le transfert par la banquise de matériel et d'engins lourds jusque là stationnés dans les installations de Cap Prudhomme sur le bord du continent.
 
Visite des 20 000 heures du G.E 2 - Réalisation Patrice Pellet

Arrivée du Kässbohrer sur base - Réalisation Patrice Pellet

On trouve également des faits météorologiques à l’instar du le 1er blizzard de la mission 69 ou le lâcher du 22000ème ballon de radiosondage réalisé sur site. 
 
 
Pli 1er blizzard TA69 - Réalisation Patrice Pellet
 
22 000ème lâcher de ballon de radiosondage - Réalisation Patrice Pellet

Et puis, bien sûr, il y a les évènements phénologiques comme, par exemple, le départ (ou le retour) de telle espèce d’oiseau (ou de mammifère), la présence ponctuelle de telle autre sur l’archipel de Pointe Géologie etc, etc…

 
Départ du damier du Cap - Réalisation Patrice Pellet

Présence d'un éléphant de mer - Réalisation Patrice Pellet

Présence d'un manchot à Jugulaire - Réalisation Patrice Pellet

Départ du pétrel des Neiges - Réalisation Patrice Pellet

Présence d'un gorfou de Schlegel - Réalisation Patrice Pellet

Ces plis philatéliques spécifiques ou particuliers (certains parlent aussi d’évènementiels) seront très prochainement disponibles auprès de la G.P de DDU. Destinés à la vente comme les enveloppes 1er jour portant les timbres nouvellement édités, ils pourront, à la différence de ces dernières, avoir une valeur variable en fonction du ou des timbres que l'on choisira d'y apposer.

Ces plis ont un caractère de rareté très prisé des collectionneurs puisqu'ils ne peuvent être commercialisés que durant la période d'activité sur base du gérant postal qui n'est que d'un an... seulement... hélas!

24 septembre 2019

Le Rocher du Débarquement



 Charles, notre mécanicien garage, reprend la plume (rappelez vous: "Et soudain, le silence...") pour nous parler, cette fois, d'une sortie effectuée il y a quelques semaines dans le cadre d'une séance de sondages de la glace de mer destinée à suivre l'évolution de l'épaisseur de banquise. Cette manip devait ainsi amener la petite équipe de participants jusqu'au mythique Rocher du Débarquement où aborda celui qui allait donner son nom à notre base actuelle et baptiser du prénom de son épouse, Adèle, cette terre nouvelle ainsi découverte.

Le Rocher du Débarquement

Les conditions météo de la fin août sont très favorables, bien ensoleillées, quasiment sans nuage hormis quelques cirrus épars. Peu de vent, le catabatique s’est retiré sur le continent. Des températures froides favorisent également une banquise épaisse et solide. Tout semble nous inviter à une grande sortie hors de la base. 
 
C’est le dimanche 1er septembre que nous choisissons pour conduire la deuxième sortie vers le Rocher du Débarquement.

Le Rocher du Débarquement fait partie des iles Dumoulin, un groupe d’ilots émergeant dans le Nord Est de  l’archipel de Pointe Géologie. Il doit son nom à Jules Dumont d’Urville puisque c’est sur ce rocher culminant à dix-neuf mètres qu’il a débarqué le 22 janvier 1840. Le Rocher du Débarquement est classé comme site historique de l’Antarctique. 

Une première expédition de la TA 69 avait déjà atteint cette ile le 29 juillet, mais avec les astreintes et les obligations (quart centrale, pompiers, service base) toutes les personnes intéressées par cette sortie n’avaient pu y prendre part. Une deuxième session devenait alors indispensable. 

Malheureusement, le temps et l'environnement ici rythment notre quotidien et les possibilités de sortie. Une période de redoux et de tempête sur plusieurs jours ont eu raison de la banquise pourtant épaisse (environ un mètre) et une vaste polynie s’est formée juste devant la base. Cet épisode de "chaleur" exceptionnelle pour ce mois d’août, n’a pourtant pas duré bien longtemps. Avec le retour des températures normales pour la saison, entre -20 et -25°C, une nouvelle banquise s’est rapidement formée, permettant quelques raids de reconnaissance, vers la Dent notamment, et de rouvrir la voie vers Débarquement.

Le temps est beau, le ciel est bleu, la météo est parfaite pour cette journée. Le mercure indique -25,5°C et le vent, pourtant omniprésent d’ordinaire sur cette portion de l’Antarctique, s’est tu: trois nœuds en moyenne seulement sur la journée. 

Notre équipe du jour se compose de dix hivernants : Maëlle (second centrale), Mervyn (intrum), Guillaume (Lidar), Douglas (manchologue), Jeremy (technicien météo), Raphaël (menuisier), Aurélien (électrotechnicien), Greg (glaciologue), Nicolas T (mépré) et moi-même.

Cap au Nord.
La banquise de début d’hiver est recouverte d’une couche de neige compacte. Quelques sastrugi se sont formés par endroit. Puis, l'équipe atteint la zone de banquise récente, vestige de la polynie de début août. La surface ici est lisse comme un miroir, la poudre blanche n’est pas encore venue recouvrir le gris de la glace de mer.

 
Sur la jeune banquise - Crédit photo: Mervyn Ravitchandirane - IPEV



Afin de pimenter le challenge, Douglas et moi sommes équipés de skis de fond mais, au bout d'un moment nous y renonçons, la banquise ne se prêtant pas trop à cet exercice dans son état actuel. Elle est bien trop lisse et glissante. Il nous faudrait plus de neige pour avancer convenablement. Nous laissons donc les skis à proximité d’un iceberg pour les retrouver facilement lors du retour et chaussons les Sorrel. C’est un grand plaisir de retrouver sa liberté de mouvement dans les bottes de banquise.


En route vers le Rocher - Crédit photo: Mervyn Ravitchandirane - IPEV

Cette sortie est également l’occasion de vérifier l’état et l’épaisseur de la banquise. Equipés d’une tarière sur batterie et d’un mètre ruban spécialement modifié pour permettre les mesures, nous effectuons des sondages tous les kilomètres environ. Les points de sondage sont sauvegardés par un GPS. Malgré seulement trois semaines d’existence, la nouvelle banquises atteint déjà soixante centimètres en moyenne et est composée de glace très dure. La prudence reste tout de même de mise surtout aux abords des failles, rivières et zones de compression autour des iles.

Mise en place de la tarière - Crédit photo: Maëlle Giraud

Après environ une heure et demie de marche, nous atteignons le Rocher du Débarquement. Il est 12h. Nous venons de parcourir sept kilomètres depuis la base. Nous explorons l’ile. Une plaque commémore l’arrivée en Antarctique de L’Astrolabe et de la Zélée, les navires de Jules Dumont d’Urville. 


Plaque commémorative - Crédit photo: Mervyn Ravitchandirane - IPEV

On peut également découvrir quelques traces de manchots Adélie et de leurs nids ainsi que des vestiges du passage de l’homme, mât avec haubans et pitons dans le rocher, témoignages d’un amer  ou d’une expérience laissés sur place.
Il est maintenant largement temps de faire une pause casse-croûte pour retrouver quelques forces. Les sandwichs de Bertrand sont toujours d’un grand réconfort après quelques heures sur la banquise. Face au Nord, l’océan austral, du moins la banquise, s’étire jusqu’à l’horizon. Seules les immenses icebergs tabulaires viennent par endroit modifier l’aspect lunaire de la banquise. On fait difficilement mieux comme panorama pour manger  C’est le point le plus Nord que nous ayons atteint au cours de l’hivernage, aucune autre île plus septentrionale n’est accessible en une journée de marche.


 
Face au Nord - Crédit photo: Mervyn Ravitchandirane - IPEV

Sur le trajet du retour, notre itinéraire nous fait passer par les iles Dumoulin. Nous faisons une halte sur l’Ile du Dépôt puis nous nous dirigeons vers les iles Curie et La Dent. Tout au long du trajet retour, on longe le glacier de l’Astrolabe. Vu d’ici, on prend mieux conscience de l’énormité du glacier. Ses dimensions sont impressionnantes. La taille et le nombre des icebergs vêlés le sont tout autant. Les failles qui s’ouvrent dans la glace millénaire nous laissent apercevoir le continent et de nouvelles étendues inexplorées, comme une invitation à poursuivre le voyage plus loin. Le temps suspend son cours. J’ai l’impression d’être sur une planète lointaine, très lointaine. Le silence est absolu. C’est un moment grandiose.
 
 
Sur le retour - Crédit photo: Maëlle Giraud

Après avoir récupéré les skis laissés à l’ombre de leur berg, nous nous dirigeons de nouveau vers DDU. La base grossit à mesure que nous approchons. La première image que j’ai eu d'elle me revient en mémoire. A travers la brume, on apercevait les bâtiments colorés sur ce promontoire rocheux sous le même angle qu'aujourd'hui. Les manchots Empereur se font plus nombreux et convergent, non pas vers la base mais vers l’anse du Pré où se tient la colonie, pour aller y nourrir leur progéniture.
Au terme de l’ultime montée sur la base haute, les jambes tirent un peu avec dix-sept kilomètres parcourus en tenue « grand froid » et avec les "sacs banquise". Pourtant, tout le monde a le sourire. L’aventure était belle.