dimanche 30 juin 2019

Alerte à DDU


Cette fois c'est Claire, notre médecin, qui prend la plume pour nous faire vivre l'exercice "rescue" effectué le 28 mai dernier en limite extérieure du périmètre de sécurité de l'époque avec le concours de l'ensemble du personnel de la Mission.  Ce type d'exercice, comme ceux réalisés dans le cadre de la sécurité incendie d'ailleurs, sont indispensables pour gagner en réactivité et se préparer à faire face aux situations imprévues. Ici, pas de pompiers, pas de SAMU... juste nous.                          

L'exercice décrit met en scène Norbert, chef centrale apprécié et respecté de tous qui, on venait de l'apprendre au moment de l'exercice (mais nous y reviendrons à l'occasion d'un prochain article) se déclarait alors candidat, comme quatre autres membres de la TA69, à l'élection au poste de Onzta, dans le cadre de la MidWinter toute proche.

D'une grande bienveillance et toujours prêt à aider ses petits camarades, comme on peut le constater ci-dessus sur l'affiche de campagne de son parti "Utopia", il est aujourd'hui en mauvaise posture.

Mais rien n'est perdu. Il faut sauver le soldat Norbert!                                                                                                                              


 Alerte à DDU !

Mardi 28 mai 2019 13h45, -20°C, temps neigeux faiblement venteux. Au bout du monde, dans un village d’irréductibles hivernants, retentit un appel radio :
« La radio, la radio de Bertrand »
« Oui je t’écoute »
« Norbert est tombé dans le chaos, on a entendu un craquement, ça saigne, il ne peut plus marcher » « On est sur la banquise derrière Lamarck »

Heureusement, il s’agit d’un exercice.



Norbert : Chef centrale et première victime de l’exercice - Crédit photo : Bertrand Bonnefoy

En cette période hivernale, les journées sont courtes. Dès que possible, en fonction de la météo et de la charge de travail, les précieuses heures de jour sont utilisées pour s’aérer sur la banquise qui s’est tant faite désirée. Mais cela n’est pas sans risque. Si les "sondages banquise" nous assurent une épaisseur suffisante pour « marcher sur l’eau »,  les fissures entre 2 plaques peuvent être cachées par des ponts de neige : on peut mettre le pied au mauvais endroit et se « faire une cheville ». Par moins 20° et sans équipement cela peut vite tourner au drame. C’est pourquoi il existe des règles de sécurité avec lesquelles on ne plaisante pas ici.  

Revenons à notre exercice. Pendant que Bertrand, témoin de l’accident, donne les premiers soins à Norbert et effectue les gestes de sauvetage appris en début de mission (arrêt du saignement, lutte contre l’hypothermie), l’alerte générale est lancée. Tout le monde se retrouve au séjour. Un secours banquise ne s’improvise pas et cet exercice était l’occasion de tester la procédure mise en place sur la base.  



Au séjour, on écoute attentivement la radio, particulièrement Maëlle, 2nde centrale, désignée pour faire une main courante de l’intervention, et d’autant plus touchée par  « l’accident » qu'il  s’agit de son chef bien aimé.
Crédit photo : Gaétan Heymes

Depuis notre arrivée, un petit groupe d’hivernants volontaires a été formé au secours. Ce jour, Aurélien et Tony sont les premiers secouristes à se présenter au séjour, prêts à partir. Suivant les consignes du médecin, ils passent prendre le matériel à l’hôpital et partent à la rescousse de notre presque doyen (après le dista...).  
 


Tony, notre boulanger, arrive sur les lieux de l’accident : « Tiens bon Norbert ! » C’est qu’il a besoin du chef centrale pour faire chauffer ses fours à pain ! - Crédit photo : Bertrand Bonnefoy


Aurélien, l'électrotechnicien, utilise la fiche réflexe pour faire un bilan rapide de l’état de la victime.  Norbert a déjà reçu des premiers soins par Bertrand : couverture de survie et garrot de fortune pour limiter le saignement.
Crédit photo : Bertrand Bonnefoy

Encore plus en Antarctique, la prise en charge du froid est l’enjeu majeur d’un secours. Après avoir mis la victime en lieu stable et effectué les gestes vitaux : celle-ci doit être isolée du sol et couverte le plus rapidement possible. En effet, si le froid tue en lui-même, chez le blessé il est encore plus dangereux. Ainsi une victime immobile va se refroidir beaucoup plus vite. De plus, en tant qu’animal à sang chaud, un humain qui saigne se refroidi. Enfin, par des mécanismes biologiques et biochimiques, le froid provoque des troubles de la coagulation sanguine et une acidose qui aggravent le saignement et donc l’hypothermie : il s’agit d’un cercle vicieux appelé la  « triade létale » dans le jargon médical.




Mise en sécurité et prévention de l’hypothermie par le 1er binôme de secours. Crédit photo : Bertrand Bonnefoy

Pendant ce temps, une 2e équipe de secours est déjà sur la route avec le médecin et du matériel de secours plus lourd, comprenant le moyen d’évacuation : la Pulka = sorte de traineau glissant sur la banquise et permettant le transport de matériel ou d’une personne. 
 

Virgil et Douglas, nos 2 ornitho, à l’attelage de la pulka de secours. Ils ont l’habitude de traverser cette zone pour aller à la manchotière. Mervyn « l’instrum » est 3e haleur et prend la photo. Crédit photo: Mervyn Ravitchandirane - IPEV



La 2e équipe à rejoint la 1ère : Aurélien rend compte de la situation et des gestes effectués.
Crédit photo : Mervyn Ravitchandirane - IPEV



Virgil prépare la pulka. En arrière plan, Charles donne les drogues au médecin afin de soulager Norbert. On aura pris soin de mettre des chaufferettes dans les sacs de secours avant de partir : un oubli et le gel rendrait tout médicament inutilisable - Crédit photo : Mervyn Ravitchandirane - IPEV



Norbert est soulagé grâce aux antalgiques puissants :  sa « fracture »  peut être réduite et immobilisée par une attelle. Sur ce terrain glacial, la difficulté sera d’administrer des drogues par voie intraveineuse (perfusion). On pourra alors utiliser la voie orale, intramusculaire voire intranasale, même si celles-ci sont moins précises et parfois plus lentes à agir - Crédit photo : Mervyn Ravitchandirane - IPEV



Le blessé ne peut pas marcher. Nous utilisons une pulka adaptée pour le transport d’une personne allongée. Pour les (trop) grands, il faut bien couvrir les pieds qui dépassent ! Une fois le blessé bien emmitouflé et bien calé, les secouristes n’ont plus qu’à faire jouer leur muscles pour ramener la victime jusqu’à un point accessible par véhicule. Attention au passage des bosses qui peuvent être bien désagréables quand on est harnaché au fond d’une pulka et qu’on ne voit que le ciel - Crédit photo : Bertrand Bonnefoy
 

Retour vers l’île des Pétrels à travers la banquise - Crédit photo : Mervyn Ravitchandirane - IPEV

Pendant ce temps une équipe de renfort brancardage nous a rejoint, en effet, afin de ménager la fatigue et l’efficacité des secouristes, il est important de faire tourner les équipes. Une équipe d’aide médicaux se prépare également à accueillir le blessé à l’hôpital : mise en route de chauffage d’appoint et du matériel d’urgence, préparation de perfusion et de drogues à la demande du médecin, préparation de l’appareil de radiologie et des automates de biologie. Des formations et exercices réguliers sont absolument nécessaires pour avoir une équipe de non professionnels capable de réagir correctement en cas d’accident.

 
Changement de brancardiers ! Dans le cadre de l’exercice , on change aussi de victime, afin qu’un maximum d’hivernants puissent connaitre la sensation d’être brancardé… espérons que ça nous rendra encore plus prudents, les brancardiers regrettent alors la bonne cuisine de Bertrand… ! - Crédit photo : Gaétan Heymes

 

 Crédit photo: Bertrand Bonnefoy


Transfert de la victime à bord du kubota dédié au secours et surnommé le « reskubota » Crédit photo : Bertrand Bonnefoy


« DDU DDU de l’équipe de secours : on arrive ! » - Crédit photo : Bertrand Bonnefoy


Montée entre le Pré et la base - Crédit photo : Bertrand Bonnefoy

Notre victime a muté : Virgil a remplacé Norbert. Il est tenu au chaud grâce à la couverture chauffante électrique branchée sur l’allume-cigare du kubota.



Crédit photo : Gaétan Heymes



Le reskubota garé devant la passerelle de Géophy, la passerelle du bâtiment 42 où se trouve l’hôpital étant encombrée par une congère - Crédit photo : Mervyn Ravitchandirane - IPEV



Brancardage… arrivés à la base. Une équipe est prête à porter le blessé jusqu’à l’hôpital, mais les passerelles étroites et les congères de neige ne nous facilitent pas la tâche ! Crédit photo : Mervyn Ravitchandirane - IPEV



Arrivée à l’hôpital, au rez-de-chaussez du bâtiment 42, le dortoir d'hiver de la base. L’équipe d’aides médicaux est prête à recevoir le patient - Crédit photo : Gaétan Heymes

Le patient arrive alors au bloc opératoire, aussi salle de « déchocage » qui permet de traiter les urgences vitales. Il y a eu peu de photos car les aides sont très affairées autour du patient : Bastien le plombier prend les constantes (pouls, tension, température…), Grégoire le glacio surveille le temps et note les évènements sur un tableau, Jérémy tech-météo perfuse (sur un bras d’exercice) avec l’aide de Guillaume le lidar, Nicolas informaticien prépare les drogues , Gaétan responsable météo stérilise le matériel chirurgical, Patrice gérant postal fait les radio, Maëlle et Tony préparent une attelle plâtrée. Cela ressemble à un joyeux bazard : pourtant, en moins de 40 minutes  depuis son arrivée à l’hôpital « Norgil » a été pris en charge et plâtré par une équipe de non professionnels, défiant toute concurrence aux plus grands hôpitaux métropolitains.



La seule photo prise au bloc une fois la bataille passée : le pied a été sauvé ! C’est beau la vie ;)
Virgil et Claire, médecin et accessoirement rédactrice du blog!
Crédit photo : Gaétan Heymes

Merci à toute la base d’avoir participé avec entrain à cet exercice. Cela a aussi été l’occasion d’une bonne après-midi cohésion, tout en gardant à l’esprit l’enjeu d’une telle préparation : mettre toutes les chances de notre côté pour prendre en charge un éventuel camarade en difficulté.


 

vendredi 28 juin 2019

Cap sur La Dent

L'hiver est désormais bien installé en Terre Adélie.
Il se traduit par des conditions d'environnement bien particulières avec récemment un minimum de température observée de -31°C, des apports de neige parfois conséquents, des vents approchant les 200km/h, du blizzard et surtout le fameux catabatique, ce vent de terre localisé qui descend du continent en poussant de véritables murs de neige. En quelques minutes, on peut ainsi passer de 0 à 150km/h de vent avec une visibilité quasi-nulle. C'est un phénomène à anticiper et à surveiller de façon toute particulière lorsque des sorties en dehors de l'île des Pétrels sont à programmer.

Et justement, des sorties il en est question, pour les besoins logistiques et de la science, mais également pour profiter de façon ludique des 02h30 de jour officiel dont nous bénéficions actuellement par tranche de 24H00. Lever de soleil vers 11h30 et coucher vers 14h00 après une course difficile au ras de l'horizon en cette période de solstice d'hiver austral.

Jusqu'ici, hormis les manips scientifiques et logistiques vers le cap Prudhomme sur une route préalablement identifiée et sondée, l'activité hors base était restreinte aux approches immédiates des  Pétrels, du Lion et des îles de la ZSPA dans un périmètre dit de sécurité.

Une première session de sondages de glace de mer, effectuée en mai, ayant montré des épaisseurs de banquise satisfaisantes (entre 55 et 60 cm en moyenne) dans le Sud Ouest des Pétrels vers l'île du Gouverneur, une nouvelle  séance d'investigations est planifiée, vers le Nord Est cette fois, jusqu'à La Dent. La démarche, au vu des résultats obtenus, vise à élargir le périmètre de sécurité pour permettre la circulation piétonne dans une zone d'évolution reconnue permettant, avec le concours d'une météo favorable, de "s'échapper" un moment du cadre journalier habituel.


Samedi 15 juin, 10h45. La lumière de l'aube est désormais suffisante pour autoriser l'entrée sur la glace de mer. Pour des raisons de sécurité, la circulation de nuit hors île des Pétrels est interdite. Nous partons à cinq, dotés de nos "sacs banquise" réglementaires et des équipements supplémentaires (médical, positionnement, transmissions...) prévus pour les sorties amenant le personnel à s'éloigner
des abords immédiats de la base. L'incontournable tarière et ses forets à glace sont également de la partie, installés dans une petite pulka de transport.
Sortie des Pétrels par l'anse du Pré à l'issue du petit message VHF de circonstance vers "la radio".
Nous empruntons le chenal de l'Est entre Lamarck et l'extrémité Sud du Lion puis de l'île Claude Bernard.

Le long du glacier de l'Astrolabe - Crédit photo: Mervyn Ravitchandirane - IPEV
Pour la première fois, nous avons l'occasion de nous rapprocher du glacier de l'Astrolabe, tout en restant à distance raisonnable. Celui-ci est en effet en constante évolution. Alimentés par les précipitations de neige qui se déposent de façon continue sur la surface de l'Antarctique, les glaciers du continent  glissent progressivement vers la mer par gravité. Celui de l'Astrolabe, qui borde la base, "avance" ainsi d'environ 450 mètres par an. Arrivés au niveau de l'eau, sous l'effet des contraintes mécaniques (et également thermiques) générées en particulier par des mouvements sous-marins imperceptibles de la surface, des pans de glacier finissent par se détacher dans un fracas que l'on perçoit parfois depuis Dumont d'Urville. Et cela donne... des icebergs ou bergs, qui partent à la dérive lorsque la débâcle a fait son oeuvre. Les bergs sont donc constitués d'eau douce alors que la banquise, elle, est le produit d'un changement d'état de l'eau de mer.

Entre l'île Claude Bernard et le glacier, justement, un berg aux parois impressionnantes est figé dans la glace de mer et se  laisse admirer de près.

Au pied d'un berg - Crédit photo: Mervyn Ravitchandirane - IPEV

 Mais nous ne sommes pas là que pour le paysage et il est temps de sortir la tarière pour, comme déjà expliqué dans l'article "Voyage à Prudhomme" commencer notre travail de forage et de mesure de l'épaisseur de la banquise.

Forage en cours - Crédit photo: Mervyn Ravitchandirane - IPEV

 Il est 11h30 en ce matin du samedi 15 juin 2019. Le soleil se lève. Pas de vent. Peu de nuages. La température relevée sous abri est de -21°C: l'haleine gèle instantanément. Les couleurs sont magnifiques et les décors remarquables comme le montrent les vues ci-après:
Crédit photo: Patrice Pellet
Crédit photo: Patrice Pellet
Crédit photo: Patrice Pellet
Crédit photo: Patrice Pellet

Le rocher de La Dent, terme de notre sortie de ce jour, est désormais tout proche. Le forage effectué entre le glacier et un petit chaos marquant l'affleurement des récifs sera le plus Est de la session.

Non loin de La Dent - Crédit photo: Mervyn Ravitchandirane - IPEV

Nous voilà à La Dent. Nous prenons le chemin de la base en poursuivant les mesures.

La Dent- Crédit photo: Mervyn Ravitchandirane - IPEV
Pour le transit retour, un large tour est effectué depuis La Dent vers La Baleine avant de rattraper l'anse du Lion pour rejoindre l'abri côtier.

Retour vers la base - Crédit photo: Mervyn Ravitchandirane - IPEV

DDU vue du Nord Est sur la banquise - Crédit photo: Mervyn Ravitchandirane - IPEV
La carte établie à l'issue de la séance de "sondages glace" montre une épaisseur moyenne de banquise de l'ordre de 70/80 cm dans la zone contrôlée.



Les résultats obtenus ont permis d'élargir le périmètre de sécurité de façon conséquente. De quoi découvrir et s'aérer à une distance raisonnable de la base tout en restant vigilant dans l'observation des règles de sécurité en place et de l'évolution des conditions d'environnement.





mardi 28 mai 2019

Embâcle

La banquise est désormais bien installée autour de Dumont d'Urville. Pour autant, sa mise en place a connu quelques aléas. Rien d'anormal à ça. Les "Anciens" vous diront que les choses peuvent être très différentes d'une année sur l'autre. Gaétan, notre ingénieur météo, reprend sa plume pour nous expliquer le processus amenant à la formation de la glace de mer. Sensible aux contraintes extérieures, ce milieu reste fragile même en hiver et il convient de s'y montrer prudent en toutes circonstances. Ici comme ailleurs, l'accoutumance au risque est l'ennemi...



Embâcle

L’embâcle, c’est le phénomène de formation de la banquise,  lorsque la surface de l’eau de mer gèle.
Comme chacun le sait, dans les conditions normales de pression, l’eau douce gèle à 0°C.
En pratique, il est nécessaire que la température moyenne de l’air s’abaisse durablement en-dessous de -10°C pour que l’embâcle se généralise.
Pourquoi la mer gèle-t-elle si difficilement ?
Il y a d'abord l'action mécanique des courants, du vent et de la houle qui retardent le processus de congélation de l'eau de mer.
Et puis, il y a les lois de la physique.
D'abord, le point de congélation de l'eau de mer  n'est pas à 0°C comme l'eau douce, en raison de la présence de sel : le mélange eau-sel est eutectique, ce qui signifie que la congélation se fait à température constante, dépendant de la concentration en sel. Avec une concentration de 35 grammes de sel par litre d'eau de mer, il se situe à -1.9°C. En augmentant la concentration en sel, on abaisse encore le point de congélation, jusqu'à un minimum situé à  -21.6°C, qui correspond à une proportion de 220g de sel par litre. Ceci explique l'épandage de sel sur certaines routes l'hiver. Si l'on augmente encore la concentration de sel, le point de congélation augmente à nouveau.

Eau libre entre DDU et cap Prudhomme - Crédit photo: Gaétan Heymes
Ensuite, l'eau de mer liquide est sombre, elle a un albedo plus faible et capte beaucoup plus d'énergie solaire que la neige, qui a tendance à la réfléchir ; de plus, la capacité calorifique massique de l'eau liquide est environ deux fois plus importante que celle de l'eau solide: pendant un processus de refroidissement, un kilogramme d'eau liquide doit libérer deux fois plus d'énergie qu'un kg de glace pour perdre un degré.
Enfin, le phénomène de congélation est exothermique, ce qui signifie que le changement d'état de l'eau, de liquide à solide, dégage de l'énergie sous forme de chaleur. Cela retarde la congélation.
Malgré les obstacles de la thermodynamique, l'eau de mer parvient à se refroidir... ce faisant, elle gagne en densité, et plonge, remplacée  par de l'eau moins dense, donc moins froide, provenant de la subsurface.
Une fois toutes ces barrières d’énergie franchies, la banquise peut se former de manière homogène.
Cela commence par le frasil, les premiers cristaux de glace qui se forment dans des conditions calmes.  Avec l’action du vent et de la houle, il peut s’agglomérer sous forme de plaques circulaires opaques, appelées « pancake ice », bien visibles par contraste avec l’eau de mer non gelée, ou gelée sous forme de glace transparente à l’aspect sombre : on parle alors de nilas lorsque l’aspect est « dur », et de « slush » lorsqu’il est mou, sous forme de mélasse, ou sorbet.
 
Pancake ice près du Lion - Crédit photo: Gaétan Heymes
Ce stade ne dure que quelques jours : soit des conditions froides et calmes se poursuivent et la banquise s’épaissit de manière homogène ; soit la température se radoucit, ou bien le vent et/ou la houle brisent cet équilibre fragile, et le processus doit reprendre à zéro.
 
Nilas - Crédit photo: Gaétan Heymes

Extension de la glace de mer - Crédit photo: Gaétan Heymes
Pour les membres de la TA69, cela s’est répété à quatre reprises, en raison des conditions particulièrement douces et ventées, avec une récurrence élevée de tempêtes, qui ont prédominé de début mars à mi-avril, et à chaque fois détruit la jeune banquise en formation.
Une débâcle de la banquise pluriannuelle a même été observée mi-mars, causée par un épisode de houle particulièrement énergétique.
Début avril, une violente tempête de vent catabatique, avec des rafales dépassant les 100 nœuds (196 km/h) a réduit en miettes et en quelques heures la jeune banquise, évacuant les floes, ces larges plaques de glace, vers le large.
 
Dislocation de la jeune banquise - Crédit photo: Gaétan Heymes
 Depuis, les conditions sont plus calmes, et surtout beaucoup plus froides. Le vent n’a plus dépassé les 150 km/h en rafales à DDU depuis le 10 avril, et la température moyenne des 5 dernières semaines affiche -15,5°C.
Cela a permis une prise en épaisseur relativement continue et homogène de la banquise, jusqu’à 70 cm en moyenne actuellement.

Jeune banquise fin avril - Crédit photo: Gaétan Heymes



Lorsque la banquise s'épaissit, elle isole la mer de l’atmosphère où règnent des conditions beaucoup plus froides. Ainsi, une banquise nouvelle ne peut guère dépasser 1,5 à 2 mètres d’épaisseur, alors que la banquise pluriannuelle, qui a résisté à plusieurs saisons de fonte, peut atteindre 3 à 4 mètres, hors zones de compression. Ce sont des glaçons de cette épaisseur  qui ont été arrachés et déblayés au large par la houle de mi-mars, d’un secteur où il n’y avait plus eu de débâcle depuis 8 ans.
Cette épaisseur homogène et relativement importante de banquise n’exclut pas une débâcle ultérieure, même en plein hiver. Cela s’est déjà observé par le passé, par suite de violentes et durables tempêtes catabatiques. La banquise est un milieu élastique et fragile, plus sensible aux contraintes extérieures que sa surface blanche, homogène et lisse peut le laisser penser.
Pendant la saison hivernale, des couches de neige viennent s’empiler sur la glace, ce qui joue un rôle dans l’évolution de sa structure, notamment au printemps austral, quand le rayonnement solaire redevient suffisamment puissant. En chauffant la neige, il fragilise la banquise, bien avant la débâcle.
La houle, bien que la plupart du temps imperceptible, les courants marins et les marées travaillent la glace par dessous.
Des paramètres à garder en tête lorsque l’on évolue sur ce milieu si particulier, que ce soit en manip scientifique, technique ou pour les loisirs.


 Formation de la banquise en zone DDU - Vues satellitaires

 Les trois images ci-après permettent de se rendre compte de l'extension progressive de la banquise autour de DDU. De manière simplifiée, les parties grises en bas à droite des images représentent des nuages, les parties sombres la mer du large et les polynies (zones d'eau libre) côtières ou localisées et les zones bleu-vert devenant blanc situées dans le Nord du trait de côte, la banquise et le pack.

Image satellite défilant MODIS Aqua du 16 février 2019 - Crédit image: Neal Young - Université de Tasmanie à Hobart - Sous couvert de l'IPEV

Image satellite défilant MODIS Aqua du 22 mars 2019 - Crédit image: Neal Young - Université de Tasmanie à Hobart - Sous couvert de l'IPEV

Image satellite défilant MODIS Terra du 25 mai 2019 - Crédit image: Neal Young - Université de Tasmanie à Hobart - Sous couvert de l'IPEV